La plupart des jeunes dans le monde se déclarent plus heureux qu’il y a vingt ans. Pourtant, aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, le bonheur des moins de 25 ans s’effondre, en particulier chez les filles. C’est le constat paradoxal dressé par le World Happiness Report 2026, publié ce jeudi 19 mars sous l’égide de l’ONU.
Le rapport, édité par le Centre de recherche sur le bien-être de l’université d’Oxford en partenariat avec Gallup et le réseau onusien SDSN, consacre pour la première fois un chapitre entier au rôle des réseaux sociaux dans le bien-être des jeunes. Et ses conclusions bousculent aussi bien les alarmistes que les optimistes.
Les ados anglo-saxons en chute libre
Les chercheurs d’Oxford et de Gallup ont mesuré le niveau de satisfaction de vie dans 147 pays, sur une échelle de 0 à 10. Parmi les moins de 25 ans, les résultats varient selon les régions. Côté américain, canadien, australien et néo-zélandais, le rapport parle de « baisses spectaculaires » du bonheur déclaré, avec un décrochage marqué chez les adolescentes.
À l’inverse, dans une majorité de pays, les jeunes affichent des scores en hausse par rapport aux générations précédentes. « La plupart des jeunes dans le monde sont plus heureux aujourd’hui qu’il y a 20 ans, et c’est une tendance qui mérite notre attention », souligne Jon Clifton, directeur général de Gallup, dans un communiqué accompagnant la publication.
Le décalage entre pays anglophones et le reste du monde interpelle d’autant plus que ces pays figurent parmi les économies les plus développées, avec des systèmes éducatifs performants et un accès massif aux technologies numériques. Ce qui amène les auteurs du rapport à pointer un suspect commun : les réseaux sociaux.
Le piège du « tout ou rien »
L’un des enseignements les plus frappants du rapport tient à sa nuance. L’usage intensif des réseaux sociaux est bien corrélé à un bien-être moindre chez les jeunes. Mais ceux qui s’en coupent totalement ne s’en portent pas forcément mieux.
« Une utilisation intensive est associée à un bien-être nettement moindre, mais ceux qui se détournent délibérément des réseaux sociaux semblent également passer à côté de certains effets positifs », explique Jan-Emmanuel De Neve, professeur d’économie à Oxford et codirecteur du rapport, cité par l’AFP.
Autrement dit, le lien entre plateformes numériques et mal-être n’est pas linéaire. Plusieurs facteurs entrent en jeu : le temps passé, le type de plateforme utilisé, la manière dont elle est consommée (passive ou active), mais aussi le sexe et le milieu socio-économique de l’utilisateur. Les filles apparaissent systématiquement plus vulnérables aux effets négatifs de la comparaison sociale et du harcèlement en ligne, selon les données croisées du rapport.
Ce constat rejoint les conclusions d’autres travaux récents. En Australie, le gouvernement a adopté en 2024 une interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. L’Indonésie a franchi un pas similaire début 2026 en bloquant huit plateformes pour les mineurs. En France, la loi du 7 juillet 2023 impose déjà une majorité numérique à 15 ans, même si son application reste largement théorique faute de vérification d’âge efficace.
La France, 35e et en recul
Dans le classement général, la France se place au 35e rang sur 147 pays, contre 33e en 2025. Un léger recul qui la maintient dans le ventre mou des pays développés. L’indice de bonheur, calculé sur une moyenne de trois ans, intègre six critères : PIB par habitant, espérance de vie en bonne santé, soutien social, liberté de faire des choix de vie, générosité et perception de la corruption.
Un fait sans précédent marque cette édition : aucun pays anglophone ne figure dans le top 10, une première depuis la création du rapport en 2012. Le Royaume-Uni et les États-Unis reculent tous les deux, plombés entre autres par la montée des inégalités sociales et la défiance envers les institutions, deux facteurs qui pèsent lourd dans la méthodologie du classement.
Les pays nordiques toujours au sommet
La Finlande conserve la première place pour la neuvième année consécutive, avec un score de 7,764 sur 10. L’Islande, le Danemark, la Suède et la Norvège complètent le quinté nordique dans les six premières positions. Surprise de l’édition : le Costa Rica entre pour la première fois dans le top 5, au quatrième rang, le meilleur classement jamais atteint par un pays d’Amérique latine.
Comment expliquer la domination finlandaise ? Juho Saari, professeur de politique sociale et de santé à l’université de Tampere, relève un paradoxe. Le pays affronte un taux de chômage record et subit d’importantes coupes dans ses prestations sociales. « Malgré tout cela, nous sommes heureux, dit-il à l’AFP. Cela nous montre que la politique n’a pas tant d’importance. » La vie privée, la confiance envers les autorités, les faibles inégalités et la proximité avec la nature reviennent comme facteurs déterminants.
Karolina Iissalo, 30 ans, rencontrée dans un sauna public d’Helsinki le jour de son anniversaire, résume le sentiment finlandais : « Nous avons une nature intacte, et la paix et la tranquillité qui règnent ici sont probablement notre atout majeur. »
À l’autre bout du classement, l’Afghanistan reste le pays le moins heureux du monde. Les dirigeants talibans, revenus au pouvoir en 2021, sont accusés de violations systématiques des droits humains, en particulier envers les femmes.
Des lois, mais pas encore de solution
Le rapport sort à un moment charnière. Partout dans le monde, les législateurs s’emparent de la question du temps d’écran des mineurs. L’Australie, la France, l’Indonésie, mais aussi plusieurs États américains ont adopté ou discutent des mesures restrictives. La Commission européenne prépare de son côté un renforcement du Digital Services Act ciblant la protection des mineurs, avec des propositions attendues au second semestre 2026.
Les auteurs du rapport d’Oxford ne tranchent pas entre interdiction et régulation. Leur message est plus subtil : le problème n’est pas l’outil, mais son usage. Les plateformes conçues pour maximiser le temps d’attention captent les adolescents les plus vulnérables dans des spirales de comparaison sociale dont les effets sur le bien-être sont mesurables. Mais les mêmes plateformes servent aussi de lien social, de source d’information et d’espace d’expression pour des millions de jeunes qui, sans elles, se retrouveraient plus isolés.
Le prochain rendez-vous est fixé au vendredi 21 mars, avec un événement en ligne où les auteurs du rapport décrypteront leurs résultats en direct. En parallèle, le Parlement européen doit examiner avant l’été un projet de directive sur l’âge minimal d’accès aux services numériques, une mesure qui pourrait redessiner les règles du jeu pour les plateformes opérant en Europe.