« Je me suis fait arnaquer. On m’a trompé. » Brian Belgrave, patron d’une petite entreprise de l’Oregon, a prononcé ces mots devant douze jurés à San Francisco. Face à lui, l’homme le plus riche de la planète, pesant 839 milliards de dollars selon Forbes. Vendredi 20 mars, après trois semaines de procès civil, le jury a tranché : Elon Musk a bien trompé les actionnaires de Twitter lors de son rachat chaotique de la plateforme en 2022. La note pourrait atteindre 2,6 milliards de dollars, soit environ 2,2 milliards d’euros.
Deux tweets, 17 % de chute en Bourse
L’affaire remonte au printemps 2022. Musk vient de proposer 44 milliards de dollars pour racheter Twitter. Mais en mai, il publie deux messages affirmant que le réseau social compterait bien plus de faux comptes que les 5 % déclarés dans ses documents réglementaires. Il annonce que le rachat est « en attente », puis qu’il veut se retirer de l’accord.
L’effet est brutal. Le cours de l’action Twitter dégringole de 17 % en deux séances, rapporte Le Monde. Des milliers d’actionnaires, persuadés que le rachat n’aura jamais lieu, vendent leurs titres à perte. Belgrave fait partie de ceux-là : il cède plusieurs milliers d’actions en juillet 2022, bien en dessous du prix auquel il les avait achetées quelques mois plus tôt. Surtout, très loin des 54,20 dollars par action que Musk finira par payer en octobre.
Le petit entrepreneur contre le titan
C’est Belgrave qui mène la charge. Ce commerçant de l’Oregon, inconnu du grand public, prend la tête d’une action collective regroupant les investisseurs qui estiment avoir été floués. Leurs avocats, menés par Mark Molumphy, soutiennent que les déclarations de Musk faisaient partie d’une stratégie de pression sur le conseil d’administration de Twitter pour obtenir un prix inférieur à l’offre initiale.
La thèse des plaignants tient en une ligne : Musk savait que ses tweets feraient baisser le cours, et c’est exactement ce qu’il cherchait. Le milliardaire, de son côté, a soutenu à la barre que les gens « lisaient trop de choses dans ses commentaires publics », rapporte la BBC. Dans un moment de franchise, il a concédé : « Si ce procès portait sur la question de savoir si j’ai publié des tweets idiots, je plaiderais coupable. »
Pourquoi « Teflon Elon » ne colle plus
Le surnom circule depuis des années dans les milieux juridiques américains. « Teflon Elon », comme la poêle sur laquelle rien n’accroche. En 2023, un jury du même tribunal fédéral de San Francisco l’avait blanchi en quelques heures dans une affaire similaire portée par des actionnaires de Tesla, après un tweet de 2018 affirmant qu’il disposait des fonds pour racheter le constructeur automobile. Beaucoup pensaient que l’histoire se répéterait.
Elle ne s’est pas répétée. Les douze jurés ont délibéré pendant deux jours avant de rendre un verdict unanime. Ils ont estimé que Musk avait artificiellement fait baisser le prix de l’action Twitter de 3 à 8 dollars par titre sur la période allant de mai à octobre 2022, selon la BBC. Le jury a toutefois rejeté l’accusation de manipulation frauduleuse délibérée visant à faire chuter le cours. Un point que les avocats de Musk présenteront sans doute comme une victoire partielle. Mais la condamnation, elle, est bien réelle.
Monte Mann, avocat spécialisé en litiges commerciaux au cabinet Armstrong Teasdale, résume la portée du verdict dans des propos rapportés par la BBC : « Si vous faites bouger le marché avec vos mots, vous en assumez les conséquences. »
839 milliards de fortune, 2,6 milliards de facture
Les dommages exacts doivent encore être déterminés lors d’une prochaine audience. Mais les avocats des plaignants les estiment à 2,6 milliards de dollars, rapporte l’AFP. Chaque investisseur de l’action collective pourrait recevoir plusieurs milliers de dollars d’indemnisation, en fonction du nombre d’actions détenues et du moment de la vente.
Pour Musk, la somme représente une fraction infime de son patrimoine. Premier homme à avoir dépassé les 500 milliards de dollars de fortune personnelle, il pesait 839 milliards début mars selon Forbes, porté par la valorisation de Tesla et SpaceX. Pourtant, le verdict ne se mesure pas uniquement en dollars. La justice américaine vient d’établir qu’un dirigeant, aussi riche et influent soit-il, ne peut pas manipuler les marchés à coups de messages sur les réseaux sociaux sans en payer le prix. Ce n’est pas anodin dans un pays où les PDG communiquent désormais autant par tweets que par communiqués de presse.
Un rachat imposé, une plateforme renommée
L’ironie de l’affaire, c’est que Musk a fini par acheter Twitter au prix initial. Après avoir tenté de se désengager, il avait été attaqué en justice par Twitter devant un tribunal du Delaware pour le forcer à honorer son offre. Quelques jours avant l’ouverture de ce procès, le milliardaire avait fait volte-face et accepté de payer 54,20 dollars par action. La plateforme a depuis été rebaptisée X.
Mais les actionnaires qui avaient vendu entre mai et octobre 2022, effrayés par les déclarations de Musk, n’ont jamais touché ce prix. Certains ont cédé leurs titres avec une décote de plus de 30 % par rapport au montant final du rachat, selon Le Monde. C’est cette différence que le jury a sanctionnée.
20 millions en 2018, 2,6 milliards en 2026
Ce n’est pas la première fois que les tweets de Musk lui coûtent cher. En 2018, la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain, l’avait contraint à verser 20 millions de dollars d’amende après un tweet affirmant qu’il allait retirer Tesla de la Bourse. L’accord prévoyait aussi que ses publications à caractère financier soient soumises à un contrôle interne avant publication. Visiblement, les garde-fous n’ont pas suffi.
La prochaine étape est la fixation du montant exact des dommages, attendue dans les semaines à venir. Les avocats de Musk devraient contester le verdict en appel, prolongeant une saga judiciaire qui dure depuis quatre ans. Pour Brian Belgrave et les milliers d’investisseurs qui ont vendu à perte sur la foi de deux tweets, ce vendredi 20 mars marque leur première victoire concrète face à un homme que beaucoup croyaient intouchable.