Samedi matin, plus de 400 personnes faisaient la queue devant le campus de l’université du Kent, dans le sud-est de l’Angleterre. Pas pour s’inscrire à un cours ni pour récupérer un diplôme, mais pour recevoir en urgence un vaccin contre le méningocoque B. Deux semaines plus tôt, une simple soirée en boîte de nuit a déclenché la pire épidémie de méningite qu’ait connue le Royaume-Uni depuis des décennies.

Club Chemistry, la soirée qui a tout fait basculer

Tout commence entre le 5 et le 7 mars au Club Chemistry, une discothèque populaire de Canterbury fréquentée par les étudiants. Environ 2 000 personnes s’y sont rendues en trois soirées, selon la propriétaire de l’établissement. Quelques jours plus tard, les premiers cas de méningite bactérienne sont signalés aux autorités sanitaires britanniques, rapporte la BBC. Le compteur ne cesse de monter : 15 cas le 16 mars, 20 le lendemain, 27 le 18, 29 le 19, puis 34 au 20 mars, selon les données officielles de l’UKHSA, l’agence de sécurité sanitaire du Royaume-Uni.

Parmi les malades, deux n’ont pas survécu. Une lycéenne de 18 ans, élève de terminale à la Queen Elizabeth’s Grammar School de Faversham, et un étudiant de 21 ans inscrit à l’université du Kent. Tous les autres cas ont été hospitalisés. Sur les 23 infections confirmées en laboratoire, 18 appartiennent au groupe B du méningocoque, la souche la plus redoutée car elle tue vite et laisse des séquelles lourdes chez ceux qui survivent.

Une bactérie silencieuse qui frappe en quelques heures

Le méningocoque se transmet par gouttelettes respiratoires : un baiser, un verre partagé, une conversation rapprochée dans un lieu bondé suffisent. La plupart des porteurs ne tombent jamais malades. Mais quand la bactérie franchit la barrière des muqueuses et atteint le sang ou les méninges, le pronostic bascule en quelques heures. Selon l’Organisation mondiale de la santé, une personne sur six atteinte de méningite bactérienne en meurt, et une sur cinq conserve des séquelles graves : surdité, lésions cérébrales, amputations.

Une boîte de nuit concentre tous les facteurs de risque : promiscuité, chaleur, cris, échanges de salive. Le Club Chemistry a volontairement fermé ses portes le 15 mars, une semaine après les dernières soirées incriminées. Mais le mal était fait.

Nés trop tôt pour le vaccin, trop vieux pour le rattrapage

Ce qui transforme cette épidémie en crise sanitaire, c’est un trou béant dans la couverture vaccinale. Le Royaume-Uni a introduit le vaccin contre le méningocoque B (Bexsero) dans son programme de vaccination infantile en 2015, une première mondiale à l’époque. Depuis, tous les nourrissons britanniques sont protégés. Le problème, c’est que les étudiants qui fréquentent aujourd’hui les universités et les discothèques avaient entre 7 et 14 ans en 2015. Trop vieux pour le programme. Jamais vaccinés.

Le ministre de la Santé Wes Streeting a qualifié l’épidémie de « sans précédent » devant le Parlement britannique. Le premier ministre Keir Starmer a appelé toute personne ayant fréquenté le Club Chemistry entre le 5 et le 15 mars à se présenter immédiatement pour recevoir un traitement antibiotique préventif.

5 800 vaccins et 11 000 doses d’antibiotiques en dix jours

La riposte sanitaire a été massive. Les autorités du Kent ont déployé des cliniques de vaccination sur le campus universitaire et dans plusieurs lycées de la région. Au 21 mars, 5 841 vaccins contre le méningocoque B ont été administrés et 11 033 doses d’antibiotiques distribuées, selon les données de l’autorité sanitaire du Kent. Le programme cible les étudiants résidant sur le campus de Canterbury, les élèves de terminale des lycées où des cas ont été détectés, et toute personne ayant fréquenté la discothèque avant sa fermeture.

Anjan Ghosh, directeur de la santé publique du Kent, a prévenu que de « petits foyers sporadiques » pourraient apparaître dans d’autres régions du pays si des étudiants contaminés ont quitté Canterbury avant l’apparition de leurs symptômes. La période d’incubation du méningocoque peut atteindre dix jours, ce qui signifie que des cas liés au cluster initial pourraient encore se déclarer jusqu’à fin mars.

Un cas déjà détecté en France

Le risque ne s’arrête pas aux frontières britanniques. Le ministère de la Santé français a confirmé la semaine dernière, selon Le Monde, qu’une personne ayant fréquenté l’université du Kent était hospitalisée en France dans un état stable. Canterbury se trouve à moins de deux heures de Paris en Eurostar, et l’université du Kent accueille chaque année des centaines d’étudiants internationaux, dont des Français en programme d’échange.

La France vit exactement la même situation vaccinale que le Royaume-Uni, avec quelques années de retard. Le vaccin Bexsero n’a été recommandé pour tous les nourrissons qu’en 2022, après un avis de la Haute Autorité de Santé. Avant cette date, seuls les enfants à risque y avaient accès. Résultat : les jeunes adultes français de 18 à 25 ans sont, comme leurs homologues britanniques, une génération largement non protégée contre le méningocoque B.

Canterbury, un signal d’alarme pour toute l’Europe

L’épidémie du Kent met en lumière un angle mort des politiques vaccinales européennes. Protéger les nourrissons était indispensable. Mais personne n’a prévu de campagne de rattrapage pour les millions de jeunes adultes qui vivent, étudient et sortent dans les conditions idéales de transmission du méningocoque : résidences universitaires surpeuplées, soirées en boîte, festivals d’été.

Au Royaume-Uni, le débat sur l’extension de la vaccination aux adolescents et aux jeunes adultes existait déjà avant Canterbury. Le coût du Bexsero, parmi les vaccins les plus chers du marché, freinait les décisions. L’épidémie pourrait accélérer le calendrier. Les autorités sanitaires du Kent ont d’ores et déjà promis que toute personne éligible qui n’a pas encore reçu le vaccin pourra se le faire administrer par son médecin traitant, y compris en dehors de la région.

La campagne de vaccination d’urgence dans le Kent doit se poursuivre tout le week-end, avec plusieurs cliniques ouvertes samedi et dimanche. Le prochain bilan officiel de l’UKHSA est attendu lundi 23 mars.