50 000 miroirs géants et un million de centres de données. C’est ce que deux entreprises américaines veulent envoyer en orbite terrestre basse. Si ces projets obtiennent le feu vert de la Commission fédérale des communications (FCC), le ciel nocturne tel que l’humanité le contemple depuis des millions d’années cessera d’exister sous sa forme actuelle.

La Royal Astronomical Society (RAS), la plus ancienne société astronomique au monde, et l’Observatoire européen austral (ESO) viennent de déposer des objections officielles auprès de la FCC contre ces deux propositions. Leur message est limpide : l’espace orbital est en train de devenir un dépotoir lumineux, et personne n’a demandé l’avis de ceux qui l’observent.

SpaceX rêve de datacenters en apesanteur

Le premier projet vient de SpaceX. En janvier 2026, la société d’Elon Musk a déposé une demande pour lancer un million de centres de données en orbite. L’argument avancé : les serveurs qui alimentent l’intelligence artificielle consomment tellement d’énergie que les installer dans l’espace permettrait de capter directement l’énergie solaire, sans passer par le réseau terrestre. Sur le papier, la logique semble imparable. Dans les faits, un million d’objets supplémentaires dans le ciel transformerait la voûte céleste en autoroute lumineuse.

Le second projet est porté par Reflect Orbital, une startup californienne fondée par Ben Nowack, un ancien stagiaire de SpaceX. Son ambition : déployer 50 000 miroirs de 55 mètres de diamètre chacun pour réfléchir la lumière du soleil vers des centrales solaires au sol. L’idée permettrait de produire de l’électricité la nuit. Le problème, c’est que ces miroirs ne se contenteraient pas d’éclairer des panneaux solaires.

Plus brillant que la pleine lune

Richard Massey, astrophysicien cité par Space.com, a calculé l’impact visuel de ces miroirs géants. Vu de face, un seul d’entre eux serait « plusieurs fois plus brillant que la pleine lune ». Même observé de biais, il atteindrait l’éclat de Vénus, l’objet le plus lumineux du ciel après la Lune. Imaginez des milliers de ces points traversant le firmament en permanence. Ce ne serait plus un ciel étoilé, mais un plafond de néons.

Les chiffres de l’ESO sont tout aussi accablants. Olivier Hainaut, astronome à l’Observatoire européen austral, a estimé que le Very Large Telescope au Chili perdrait jusqu’à 10 % de ses pixels sur chaque image si le million de satellites SpaceX se matérialisait. Pour certains types d’observations, la perte grimperait à 30 %. « C’est une perte énorme », a déclaré Hainaut à Space.com. « Nos pertes techniques sont maintenues en dessous de 3 %, et les pertes liées à la météo tournent autour de 10 %. » En clair, un projet commercial causerait plus de dégâts que le mauvais temps sur l’un des instruments les plus perfectionnés jamais construits.

L’ensemble du ciel deviendrait trois fois plus lumineux

La constellation de miroirs de Reflect Orbital provoquerait un triplement de la luminosité du ciel nocturne, selon les calculs de Massey. Pas seulement au-dessus des villes, déjà noyées par la pollution lumineuse. Partout. Y compris dans les déserts d’Atacama, les montagnes hawaïennes et les plaines australiennes où les astronomes ont installé leurs télescopes précisément pour fuir la lumière artificielle.

Pour les observatoires, cela signifierait devoir tripler les temps d’exposition lors des prises d’images. « Nous ne pourrions plus observer nos cibles les plus faibles », a prévenu Hainaut. Traduction concrète : des découvertes repoussées de plusieurs années, des programmes de recherche entiers compromis, et certains objets cosmiques qui deviendraient tout simplement invisibles depuis la Terre.

Un seuil déjà franchi

Fabio Felchi, chercheur en pollution lumineuse à l’Istituto Superiore Enrico Fermi de Mantoue, en Italie, estime que le nombre de satellites en orbite a déjà dépassé la limite acceptable. « La seule option pour préserver le ciel étoilé tel qu’il existe depuis des milliards d’années est de fixer une limite au nombre total de satellites en orbite », a-t-il déclaré. Il réclame une « politique de ligne rouge », comme il en existe pour la plupart des autres polluants.

Aujourd’hui, environ 10 000 satellites actifs gravitent autour de la Terre, dont plus de 6 800 Starlink de SpaceX. Ce chiffre a été multiplié par cinq en seulement six ans. Avec les projets de SpaceX et Reflect Orbital, on passerait à plus d’un million d’objets. L’orbite basse deviendrait plus encombrée qu’un périphérique parisien aux heures de pointe, sauf que personne ne régule la circulation.

Qui décide du sort de l’orbite terrestre ?

Le problème dépasse l’astronomie. Noelia Noel, astrophysicienne à l’Université de Surrey au Royaume-Uni, souligne que ces projets « marquent un moment critique dans la façon dont l’humanité gère sa présence dans l’espace ». Les conséquences ne toucheraient pas que les scientifiques. Les écosystèmes nocturnes (oiseaux migrateurs, insectes pollinisateurs, tortues marines) dépendent de l’obscurité. Le patrimoine culturel lié au ciel étoilé, des mythologies antiques aux calendriers agricoles, serait altéré pour l’ensemble de l’espèce humaine.

La FCC, régulateur américain des télécommunications, est la seule autorité à se prononcer sur ces demandes. Or, certains astronomes craignent qu’elle ne penche en faveur des industriels. L’agence n’a aucun mandat environnemental ou astronomique. Sa mission se limite à gérer le spectre radio et les fréquences. Autrement dit, l’avenir du ciel nocturne mondial pourrait se jouer dans un bureau de Washington, sans que les pays dont les observatoires seraient ravagés n’aient voix au chapitre.

Le précédent Starlink est parlant. Quand SpaceX a commencé à déployer sa constellation internet en 2019, les astronomes avaient déjà tiré la sonnette d’alarme. SpaceX avait promis d’assombrir ses satellites. Sept ans plus tard, les traînées lumineuses continuent de zébrer les images des télescopes du monde entier. Cette fois, l’échelle est incomparable : on ne parle plus de milliers, mais de millions d’objets.

L’Union astronomique internationale (UAI) et l’ONU travaillent depuis 2022 sur un cadre de protection du ciel nocturne. Mais aucune contrainte juridique internationale n’existe encore. Sans traité contraignant, la course aux satellites reste un far west orbital où le premier arrivé occupe l’espace, au sens propre du terme. Le prochain rendez-vous clé : la décision de la FCC sur ces deux demandes, attendue dans les prochains mois.