En 1994, des archéologues ont exhumé une épée plantée verticalement dans le sol de Valence, en Espagne. La posture rappelait la légende du roi Arthur, et l’arme a vite été surnommée « Excalibur ». Pendant trente ans, personne n’a su dire d’où elle venait exactement. Jusqu’à aujourd’hui.
Trente ans dans l’ombre des réserves
La scène aurait pu sortir d’un roman médiéval. Lors de fouilles dans la vieille ville de Valence, près de l’emplacement de l’ancien forum romain, les archéologues du service municipal d’archéologie (Siam) et de l’université locale tombent sur une lame fichée à la verticale dans la terre. L’image est frappante, le surnom s’impose : « Excalibur ».
Mais contrairement au mythe arthurien, personne ne parvient à « extraire » le mystère de cette épée. Son origine reste floue pendant trois décennies. Elle rejoint les réserves du musée, cataloguée mais non identifiée.
Une analyse qui change tout
C’est dans le cadre d’un vaste chantier de catalogage, lancé avant le 75e anniversaire du Siam, que l’archéologue José Miguel Osuna décide de reprendre le dossier. Il soumet l’épée à des analyses de spectroscopie et à une étude métallurgique poussée.
Le verdict est sans appel : l’arme date du Xe siècle et appartient à la période islamique d’Al-Andalus. Pas de chevalier de la Table ronde, donc, mais un cavalier du califat omeyyade.
Plusieurs indices physiques confirment cette attribution :
- Une garde ornée de plaques de bronze, typique de l’armurerie califale andalouse
- Une lame légèrement incurvée, conçue pour le combat à cheval
- Une longueur de 45 centimètres, cohérente avec les armes de cavalerie de l’époque
- Un état de conservation exceptionnel, malgré les sols acides de la région
Une arme pensée pour la cavalerie
La courbure de la lame n’est pas un hasard. Elle facilitait les manœuvres rapides à cheval, essentielles dans les tactiques militaires de la cavalerie omeyyade. Le cavalier pouvait frapper en passant au galop sans perdre l’équilibre — un avantage décisif dans les batailles de l’Espagne médiévale.
La garde en bronze assurait quant à elle une prise ferme pendant le combat. L’ensemble témoigne d’un savoir-faire artisanal remarquable, en plein essor sous la dynastie des Omeyyades de Cordoue.
Le Siam précise que cette épée constitue la première découverte de ce type à Valence pour la période islamique. Un seul parallèle existe : une pièce similaire mise au jour lors des fouilles de Medina Azahara, la cité califale fondée par Abderramán III près de Cordoue.
Valence, carrefour oublié d’Al-Andalus
Al-Andalus a occupé la majeure partie de la péninsule ibérique entre 711 et 1492 — près de huit siècles. Durant cette période, l’Espagne musulmane a connu un âge d’or intellectuel et artistique sans équivalent en Europe médiévale. Des penseurs comme Averroès et Maïmonide y ont façonné durablement la philosophie occidentale.
Valence y occupait une position stratégique. Ouverte sur la Méditerranée, la ville fonctionnait comme plaque tournante commerciale entre l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et l’Europe chrétienne. Musulmans, chrétiens et juifs y cohabitaient dans un brassage culturel rare.
« Cette épée n’est pas seulement un artefact, elle représente un symbole des connexions entre différentes cultures qui ont coexisté et influencé la région », explique José Miguel Osuna. Le conseiller municipal José Luis Moreno va plus loin : l’épée aide selon lui à « visualiser Valence comme un phare de la culture islamique en Europe ».
Quand l’archéologie corrige la légende
L’ironie de l’histoire mérite qu’on s’y arrête. Baptisée d’après la légende la plus célèbre de la chrétienté médiévale, cette épée s’avère être un produit de la civilisation islamique. Un rappel que l’histoire européenne ne se résume pas à un récit unique.
Après le morcellement d’Al-Andalus en royaumes taïfas au XIe siècle, puis la Reconquista, l’héritage islamique a néanmoins perduré dans l’architecture, les sciences et les techniques de la péninsule. L’« Excalibur » de Valence en est un témoignage aussi inattendu que parlant.
Trente ans après sa mise au jour, elle éclaire encore notre compréhension des échanges entre civilisations dans l’Europe médiévale. Preuve que certaines découvertes ont besoin de temps — et d’un bon spectroscope — pour livrer tous leurs secrets.