200 euros pour une bouffée de gaz dans un ballon. Jusqu’à trois ans de prison si vous prenez le volant après. Le gouvernement présente ce mercredi 25 mars en conseil des ministres un projet de loi qui transforme le protoxyde d’azote, ce gaz vendu légalement en bonbonne pour faire de la chantilly, en infraction pénale dès lors qu’il sert à planer.

Le texte s’inscrit dans un arsenal plus large contre la délinquance du quotidien. Mais c’est le volet sur le « proto », comme l’appellent ses consommateurs, qui concentre l’attention. Derrière les chiffres et les peines, il y a des noms : Mathis, 19 ans, fauché à Lille. Trois adolescents noyés dans une piscine à Alès. Un automobiliste calciné sur l’A86, à Nanterre, percuté par un chauffard qui avait inhalé du gaz.

Trois délits, trois paliers de sanctions

Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, a détaillé le dispositif mardi soir sur TF1. Premier palier : inhaler du protoxyde d’azote pour un usage « euphorisant » devient passible d’un an de prison et 3 750 euros d’amende. Une amende forfaitaire de 200 euros pourra être dressée sur le terrain, sans passer par un tribunal. Deuxième palier : transporter des bonbonnes sans motif professionnel expose à deux ans de prison et 7 500 euros d’amende. Troisième palier, le plus lourd : conduire sous l’emprise du protoxyde d’azote sera puni de trois ans de prison et 9 000 euros d’amende.

La vente sera encadrée par des plages horaires strictes, avec interdiction totale la nuit. Un commerçant qui écoule des bonbonnes en dehors des règles risque six mois de prison, 7 500 euros d’amende et la fermeture administrative de son commerce.

Cinq ans de flou juridique et une cascade de drames

Le protoxyde d’azote n’est pas un produit nouveau. Utilisé en anesthésie et en cuisine depuis des décennies, il a migré vers les soirées et les habitacles de voiture sans que le droit suive. La loi du 1er juin 2021 a bien interdit la vente aux mineurs et prohibé l’incitation à la consommation, mais elle n’a jamais pénalisé l’usage chez les adultes. Résultat : un vide dans lequel se sont engouffrés revendeurs de nuit, épiceries clandestines et circuits de livraison express.

L’association 40 millions d’automobilistes recense environ 450 accidents liés au protoxyde d’azote en six ans. Les faits divers se sont accélérés. Le 1er novembre 2025, Mathis, 19 ans, a été percuté et tué à Lille par un conducteur qui avait inhalé du gaz et tentait d’échapper à un contrôle de police. Dans la nuit du 2 au 3 décembre, trois jeunes de 14 à 19 ans sont morts noyés à Alès : leur voiture, où plusieurs bonbonnes ont été retrouvées, avait raté un virage et plongé dans une piscine. Le conducteur avait consommé du protoxyde d’azote, du cannabis et de l’alcool, selon Le Monde. En janvier 2026, sur l’A86 à Nanterre, un automobiliste soupçonné d’avoir inhalé du proto a percuté deux voitures à un feu rouge. L’une s’est embrasée. Son conducteur est mort brûlé vif.

C’est après le drame de Lille que le garde des Sceaux Gérald Darmanin et Laurent Nuñez avaient reçu la famille de Mathis. Darmanin avait alors déclaré sur BFM TV vouloir que le protoxyde d’azote « soit vu comme la drogue qu’il est ».

Un consommateur sur deux prend le volant

Les données disponibles dessinent un phénomène qui dépasse le fait divers. Selon une enquête Ipsos réalisée pour la Fondation Vinci Autoroutes en octobre 2025, un jeune de moins de 35 ans sur dix a déjà consommé du protoxyde d’azote en soirée. Parmi ces consommateurs, la moitié admet avoir pris le volant après. Autrement dit, 5 % des moins de 35 ans ont déjà conduit sous l’emprise de ce gaz.

Le proto agit en quelques secondes. Inhalé via un ballon gonflé à partir d’une cartouche, il provoque une euphorie brève, des fous rires, des distorsions sensorielles et une perte de coordination. À haute dose ou en consommation répétée, les dégâts neurologiques deviennent permanents : atteintes de la moelle épinière, paralysies, troubles de la mémoire. L’Agence nationale de sécurité du médicament a documenté une augmentation constante des signalements d’effets indésirables graves depuis 2019.

Pourquoi le classement en stupéfiant a échoué

Si le gaz est si dangereux, pourquoi ne pas l’ajouter à la liste des stupéfiants ? La réponse tient à ses usages légitimes. Le protoxyde d’azote reste indispensable en anesthésie hospitalière et en restauration. Le classer comme stupéfiant aurait imposé des contraintes massives aux hôpitaux et à la filière alimentaire, avec des autorisations préfectorales pour chaque commande.

Le gouvernement a opté pour une troisième voie : ne pas toucher au statut du produit, mais criminaliser son usage détourné. « Il n’est pas classé sur la liste des produits stupéfiants, mais dans certains usages il sera traité comme une drogue », avait résumé Nuñez sur RTL en décembre. Le texte crée une catégorie juridique sur mesure, calquée sur les sanctions applicables aux stupéfiants mais sans les contraintes administratives du classement.

L’Assemblée nationale et le Sénat avaient chacun adopté, de leur côté, des propositions de loi pour interdire la vente aux particuliers. Le projet gouvernemental vient se substituer à ces deux textes. Le député Renaissance du Nord Vincent Ledoux reconnaissait en janvier, dans Le Monde, qu’il n’existait « pas de base légale pour poursuivre pénalement l’ensemble de la chaîne du protoxyde. Tout le monde improvise ».

480 bonbonnes saisies en une seule nuit

Sur le terrain, les forces de l’ordre n’ont pas attendu la loi pour agir, mais leurs moyens restent limités. La nuit du Nouvel An 2026, la police a saisi 480 bonbonnes de protoxyde d’azote rien qu’à Paris et interpellé neuf personnes dans le 19e arrondissement, rapporte France Info. À Lille, plus de 500 verbalisations pour usage ont été dressées en huit mois, selon 20 Minutes. En septembre 2025, les gendarmes ont intercepté 750 kilos de bonbonnes à un péage de la Mayenne.

Faute de délit d’usage pour les adultes, les procédures tournent souvent court. Les poursuites reposent sur des arrêtés préfectoraux ou municipaux dont la portée varie d’un département à l’autre. Les Bouches-du-Rhône, le Var, le Jura et plusieurs grandes villes avaient pris les devants avec des interdictions locales, créant une mosaïque réglementaire que le projet de loi entend remplacer par un cadre national uniforme.

Le texte sera examiné par le Parlement dans les semaines qui suivent sa présentation en conseil des ministres. Me Antoine Régley, avocat des parents de Mathis, avait réclamé que la vente et l’achat de protoxyde d’azote soient « réservés aux seuls professionnels autorisés par décret ». Le projet ne va pas jusque-là, mais il referme une partie du vide qui a permis au proto de tuer en toute légalité.