Mercredi, à la descente de l’avion à Roissy-Charles-de-Gaulle, Gandhi Djuna n’a pas eu le temps de récupérer ses bagages. Les agents du service national des douanes judiciaires l’attendaient sur la passerelle. Le rappeur Gims, 39 ans, a été placé en garde à vue dans le cadre d’une enquête pour blanchiment d’argent en bande organisée, a confirmé le parquet national anticriminalité organisée (PNACO) à Franceinfo.
L’interpellation, révélée en premier par le site Africa Intelligence, dévoile un dossier bien plus large qu’un simple problème fiscal. Derrière le nom de l’un des artistes les plus vendus de la musique française se profile un réseau financier tentaculaire, avec ses sociétés écrans, ses fausses factures et ses liens présumés avec d’anciens trafiquants de drogue.
Le PNACO aux commandes, les douanes judiciaires sur le terrain
Ce n’est pas n’importe quel parquet qui pilote l’enquête. Le PNACO, le parquet national spécialisé dans les affaires de criminalité organisée les plus complexes, a repris le dossier. Sa compétence couvre les réseaux structurés opérant à l’international, ce qui en dit long sur l’ampleur supposée du montage financier visé.
Sur le terrain, c’est le service national des douanes judiciaires qui a procédé à l’interpellation. Ce choix n’est pas anodin. Les douaniers interviennent quand l’enquête touche aux flux financiers transfrontaliers, à la TVA et aux mécanismes de fraude fiscale internationale. Leur présence à la passerelle de l’avion, plutôt que celle de la police judiciaire, indique que le volet financier du dossier prime sur le reste. Contacté par l’AFP, l’avocat du rappeur, Me David-Olivier Kaminski, n’a pas souhaité réagir dans l’immédiat.
Sociétés dans plusieurs pays et trafiquants reconvertis
Selon Africa Intelligence, les juges parisiens enquêtent sur un réseau qualifié d' »international et complexe ». Le montage reposerait sur ce que le média spécialisé décrit comme « une myriade de sociétés spécialement constituées dans différents pays ». Leur fonction, selon les éléments rapportés : contourner la TVA et d’autres taxes françaises, générer de fausses factures, et dissimuler l’origine de fonds provenant d’activités illégales.
Cinq individus décrits comme d’anciens trafiquants de drogue franciliens, reconvertis dans la criminalité financière, auraient déjà été « mis en cause » dans ce même dossier, toujours d’après Africa Intelligence. La présence de ces profils dans l’enquête suggère que le circuit de blanchiment ne se limiterait pas au monde du spectacle.
L’architecture du réseau, telle que décrite par les sources proches du dossier, repose sur des mécanismes bien connus de la criminalité financière. Les sociétés constituées dans différentes juridictions multiplient les couches entre l’argent d’origine suspecte et son utilisation finale. Les fausses factures, elles, servent à justifier des mouvements de fonds sans contrepartie économique réelle. Ce type de montage, courant dans les affaires de grande criminalité organisée, nécessite des compétences techniques que les anciens trafiquants vont chercher auprès de spécialistes de la finance.
Sunset Village, un projet immobilier de luxe dans le viseur
Un volet particulier de l’enquête concerne un vaste programme immobilier à Marrakech, au Maroc. Baptisé « Sunset Village Private Residences », ce projet a été promu par Gims lui-même, selon Africa Intelligence.
Le Maroc, et Marrakech en particulier, attirent depuis des années les investissements de personnalités françaises. Mais le secteur immobilier de luxe y est aussi connu des services de renseignement financier comme un terrain propice au recyclage de capitaux. Les prix élevés du foncier, la rapidité des transactions et certaines souplesses réglementaires en font un point d’attention récurrent pour les cellules anti-blanchiment européennes. Le rapport annuel 2024 de Tracfin, la cellule française de lutte anti-blanchiment rattachée au ministère de l’Économie, avait d’ailleurs classé l’immobilier parmi les secteurs les plus exposés au risque de blanchiment.
Que le nom de Gims soit associé à ce projet ne signifie pas que l’artiste soit l’architecte du montage financier suspecté. La garde à vue vise précisément à déterminer son degré d’implication dans le circuit mis au jour par les enquêteurs.
Des succès en platine, un empire qui dépasse la musique
Avec Sexion d’Assaut puis en solo, Gims a empilé les disques de platine depuis le début des années 2010. « J’me tire », « Sapés comme jamais », « Est-ce que tu m’aimes ? » : ses tubes ont dépassé le cadre du rap pour toucher le grand public, avec plusieurs millions d’exemplaires vendus en France.
Cette réussite commerciale s’est accompagnée d’une diversification accélérée. Marques de vêtements, investissements immobiliers, collaborations internationales : l’artiste a bâti un écosystème économique qui dépasse largement la musique. Un écosystème dont la justice cherche désormais à comprendre les circuits financiers.
L’industrie musicale française n’est d’ailleurs pas étrangère aux enquêtes pour blanchiment. Concerts, merchandising, droits d’auteur : les flux financiers du spectacle vivant offrent de multiples points d’entrée pour des capitaux d’origine douteuse, comme le souligne régulièrement Tracfin dans ses rapports d’activité.
Jusqu’à dix ans de prison encourus
En droit français, le blanchiment simple est puni de cinq ans d’emprisonnement et 375 000 euros d’amende, selon l’article 324-1 du Code pénal. Lorsqu’il est commis en bande organisée, les peines grimpent à dix ans d’emprisonnement et 750 000 euros d’amende, voire davantage si la valeur des biens blanchis dépasse ce montant.
La garde à vue peut durer jusqu’à 96 heures pour les infractions relevant de la criminalité organisée, contre 48 heures dans le droit commun. À son issue, le PNACO décidera de la suite : classement sans suite, ouverture d’une information judiciaire avec possible mise en examen, ou convocation ultérieure devant un magistrat.
Le procureur du PNACO dispose jusqu’à samedi pour décider s’il poursuit les investigations dans un cadre judiciaire. Si une information judiciaire est ouverte, un juge d’instruction prendra le relais pour démêler l’écheveau de sociétés et de flux financiers identifiés par les douanes.