3 millions de dommages compensatoires. 3 millions de dommages punitifs. Cinq semaines d’audience. Et au bout, un mot que Meta et Google n’avaient jamais entendu d’un jury : coupables. Mercredi 25 mars, un tribunal de Los Angeles a reconnu pour la première fois que le design même d’Instagram et de YouTube avait provoqué l’addiction et la détresse psychologique d’une jeune utilisatrice. Le verdict ressemble à celui qui a fait tomber l’industrie du tabac.

Accro à 10 ans, diagnostiquée à 20

La plaignante, identifiée sous les initiales K.G.M. et le prénom Kaley, a aujourd’hui 20 ans. Son témoignage devant les jurés a duré plusieurs jours. Elle raconte avoir commencé à utiliser Instagram vers l’âge de 10 ans. Très vite, les heures se sont accumulées. « J’ai arrêté de m’engager avec ma famille parce que je passais tout mon temps sur les réseaux sociaux », a-t-elle déclaré au tribunal, selon la BBC.

À cet âge, Kaley commence à ressentir de l’anxiété et des épisodes dépressifs. Elle utilise massivement les filtres d’Instagram qui modifient son apparence, rapetissent son nez, agrandissent ses yeux. Des années plus tard, un thérapeute pose les diagnostics : trouble anxieux, dépression, dysmorphie corporelle, un trouble qui pousse les patients à percevoir leur physique de manière déformée et obsessionnelle.

Ses avocats ont présenté au jury un argumentaire centré sur les mécanismes de conception des plateformes. Le défilement infini, les recommandations algorithmiques, les notifications calibrées pour déclencher le retour : autant de fonctionnalités que les équipes d’ingénieurs ont optimisées pour maximiser le temps passé sur l’application. Selon le New York Times, les avocats de Kaley ont comparé ces mécanismes à ceux d’un casino numérique ou d’une cigarette, des produits délibérément conçus pour créer la dépendance.

Le jour où Zuckerberg a témoigné

En février, Mark Zuckerberg s’est présenté à la barre. Le patron de Meta s’est retranché derrière la politique de l’entreprise : interdiction officielle d’accès aux moins de 13 ans. Quand les avocats de Kaley lui ont présenté des documents internes prouvant que Meta savait pertinemment que des enfants bien plus jeunes utilisaient ses plateformes, Zuckerberg a répondu qu’il avait « toujours souhaité des progrès plus rapides » pour identifier ces utilisateurs mineurs. Il a reconnu qu’une adolescente passant la majeure partie de sa journée sur Instagram relevait d’un usage « problématique », rapporte la BBC.

Google, propriétaire de YouTube et co-accusé dans l’affaire, a tenté une défense différente. Un porte-parole a contesté la qualification même de réseau social : « Cette affaire repose sur une incompréhension de YouTube, qui est une plateforme de diffusion responsable, pas un réseau social. » Le jury n’a pas été convaincu.

Meta paie 70 %, Google 30 %

La répartition des 6 millions de dollars de dommages reflète la place centrale d’Instagram dans le dossier. Meta devra verser 4,2 millions de dollars, Google 1,8 million. Les jurés ont estimé que les deux entreprises avaient agi « avec malveillance, oppression ou fraude » dans la conception de leurs plateformes, ce qui justifie le doublement de l’indemnisation par des dommages punitifs.

TikTok et Snapchat figuraient aussi parmi les accusés initiaux. Les deux plateformes ont préféré négocier des accords à l’amiable avant le procès, dont les montants restent confidentiels. Ce retrait anticipé dit beaucoup sur la confiance des entreprises dans leur capacité à se défendre devant un jury.

La stratégie « Big Tobacco » appliquée à la Silicon Valley

La théorie juridique au cœur de ce procès reproduit celle qui a fait plier les cigarettiers américains dans les années 1990. À l’époque, les avocats avaient démontré que les fabricants connaissaient les effets addictifs de la nicotine et avaient sciemment choisi de ne rien changer. Trente ans plus tard, la même logique s’applique aux géants du numérique : les documents internes montrent que Meta et Google connaissaient les risques de leurs produits sur les jeunes utilisateurs, et que les objectifs de croissance visaient précisément à fidéliser les adolescents parce qu’ils restent plus longtemps sur les plateformes.

Jusqu’ici, les entreprises technologiques se réfugiaient derrière la section 230 du Communications Decency Act, un bouclier fédéral qui les protège de toute responsabilité concernant les contenus publiés par les utilisateurs. La percée de ce procès tient à un changement d’angle : ce ne sont plus les contenus qui sont attaqués, mais l’architecture même du produit. Les fonctionnalités addictives sont traitées comme des défauts de conception, au même titre qu’un frein défaillant sur une voiture.

Des milliers de familles dans la file d’attente

Ce verdict est ce que les juristes américains appellent un « cas pilote ». Il ouvre la voie à des centaines de procédures similaires engagées par des adolescents, des parents, des districts scolaires et des procureurs généraux d’État à travers les États-Unis. Le prochain procès contre Meta dans un tribunal fédéral de Californie doit commencer en juin 2026.

Devant le tribunal de Los Angeles mercredi, des parents de victimes présumées attendaient le verdict dans le couloir, relate la BBC. Quand la décision est tombée, Amy Neville et d’autres mères se sont enlacées. Certaines étaient présentes presque chaque jour pendant les cinq semaines d’audience. Mike Proulx, directeur de recherche chez Forrester, estime que ces verdicts successifs marquent un « point de rupture » entre les plateformes et l’opinion publique.

Meta a immédiatement annoncé son intention de faire appel. « La santé mentale des adolescents est un sujet profondément complexe qui ne peut être lié à une seule application », a réagi l’entreprise. Google fera appel également.

La France a choisi une autre voie

Pendant que les tribunaux américains tranchent au cas par cas, l’Europe et la France misent sur la loi. En 2023, la France a instauré une « majorité numérique » à 15 ans, interdisant en théorie l’inscription des plus jeunes sur les réseaux sociaux sans autorisation parentale. En pratique, aucune plateforme n’a jamais véritablement appliqué cette règle. Le Sénat français a adopté en mars 2026 un texte renforçant les obligations de vérification d’âge, mais les modalités techniques restent floues.

L’Australie est allée plus loin en interdisant purement et simplement l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Le Royaume-Uni mène actuellement un programme pilote pour évaluer une mesure similaire. Aucun de ces pays n’a encore suivi la voie judiciaire américaine, qui consiste à attaquer directement les entreprises sur le terrain de la responsabilité du produit.

La différence est de taille. Légiférer protège en amont mais dépend de la bonne volonté des plateformes pour appliquer les règles. Le verdict de Los Angeles frappe au portefeuille, avec un effet dissuasif immédiat. Si les appels échouent et que les prochains procès confirment cette jurisprudence, Meta, Google et les autres devront modifier en profondeur le fonctionnement de leurs algorithmes pour les mineurs, sous peine de multiplier les indemnisations.

Le prochain rendez-vous judiciaire est fixé à juin 2026 devant un tribunal fédéral californien. Cette fois, ce ne sera pas une plaignante isolée face aux géants, mais une procédure consolidée regroupant des centaines de familles.