En février, le carrelage d’une petite église du quartier de Wolder, à Maastricht, s’est affaissé devant l’autel. Les ouvriers venus réparer le sol ont trouvé autre chose que de la terre : un squelette complet, une pièce de monnaie française et les restes d’une balle de mousquet logée entre les côtes. Tout porte à croire que ces ossements sont ceux de Charles de Batz de Castelmore, dit d’Artagnan, le capitaine des mousquetaires de Louis XIV tué sur place il y a 350 ans.
Un diacre, un carrelage et un squelette oublié
L’église Saint-Pierre-et-Paul de Wolder n’a rien d’un site touristique. Ce petit édifice, probablement bâti sur les fondations d’un sanctuaire du XIe siècle, ne figurait dans aucun guide. Jusqu’au jour où son sol a cédé.
Jos Valcke, diacre de la paroisse, était présent lors de la découverte. « Le carrelage s’est affaissé. Nous avons enlevé les carreaux pour les réparer et c’est là que nous avons heurté le mur. Autour, nous avons trouvé des ossements, alors nous avons appelé un archéologue », a-t-il raconté à la chaîne régionale L1 nieuws, le média néerlandais qui a révélé l’affaire.
Près du corps, un indice : une pièce française de l’époque de Louis XIV. L’emplacement de la sépulture constituait un second signal. « Le squelette se trouvait à l’endroit où se dressait autrefois l’autel, et seules les personnalités royales ou d’autres figures de premier plan étaient, à cette époque, inhumées sous un autel », a précisé le diacre.
Le Gascon que Dumas a rendu immortel
D’Artagnan a réellement existé. Né vers 1610 à Lupiac, dans le Gers, Charles de Batz de Castelmore a grandi dans un manoir gascon avant de monter à Paris pour servir le roi. Devenu capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires, il était l’un des hommes de confiance de Louis XIV. Fidélité, courage, sens du sacrifice : le personnage réel ressemblait déjà beaucoup au héros de roman.
C’est Alexandre Dumas qui, deux siècles plus tard, l’a propulsé dans la légende avec Les Trois Mousquetaires, publié en 1844. Le roman s’inspire des mémoires apocryphes de d’Artagnan, rédigées par Gatien de Courtilz de Sandras en 1700. Depuis, le personnage a été adapté plus de cent fois au cinéma et à la télévision, selon la base de données du Centre national du cinéma. La trilogie française sortie en 2023, avec François Civil dans le rôle-titre, a attiré plus de trois millions de spectateurs dans les salles.
Le vrai d’Artagnan, lui, est mort le 25 juin 1673. Ce jour-là, lors du siège de Maastricht, une balle de mousquet l’a frappé à la gorge pendant l’assaut de la porte de Tongres. Louis XIV, qui l’avait envoyé en première ligne, aurait déclaré avoir « perdu un homme impossible à remplacer ».
Une balle de mousquet entre les côtes
C’est l’un des détails les plus frappants de la découverte : des fragments de projectile ont été retrouvés près des côtes du squelette. Les récits historiques situent l’impact de la balle fatale au niveau de la gorge ou du haut du torse. La correspondance entre les descriptions d’époque et les restes balistiques retrouvés renforce considérablement l’hypothèse.
Pourquoi un soldat français repose-t-il sous une église néerlandaise ? L’explication remonte à l’été 1673. La chaleur de juin et la durée de la bataille rendaient le rapatriement du corps à Paris impraticable. Louis XIV, roi catholique, aurait alors ordonné l’inhumation en « sol consacré ». L’armée française avait installé son campement à Wolder, juste à côté de l’église du village. Le choix s’est imposé de lui-même.
L’hypothèse d’une sépulture dans ce quartier circulait depuis des décennies parmi les historiens locaux. Pourtant, personne n’avait jamais creusé. Il aura fallu un problème de plomberie pour que la terre livre enfin son secret.
28 ans de traque, un test ADN pour trancher
L’archéologue Wim Dijkman n’a pas attendu ce coup de chance. Cela fait 28 ans qu’il cherche la tombe du mousquetaire. « Je suis encore très prudent, je suis un scientifique. Mais mes attentes sont élevées », a-t-il confié au quotidien néerlandais L1 nieuws. « J’ai depuis des années de nombreux contacts en France et ils me demandent toujours pourquoi d’Artagnan n’a pas encore été retrouvé. Cela semble désormais être le cas, car rien n’a été trouvé jusqu’à présent qui contredise cette hypothèse. »
Le 13 mars, un prélèvement ADN a été effectué sur une dent du squelette, le matériau le plus fiable pour ce type d’analyse selon les spécialistes. L’échantillon a été expédié dans un laboratoire de Munich, en Allemagne, où il est comparé au profil génétique de descendants du père de d’Artagnan, Bertrand de Batz de Castelmore. Cette lignée existe encore du côté d’Avignon, rapporte France 3 Régions Occitanie.
L’identification par ADN de restes historiques n’est plus une prouesse rare. En 2024, la même technique a permis de confirmer l’identité d’Otton Ier, premier empereur du Saint-Empire romain germanique, mort en 973. Mais le cas d’Artagnan présente un avantage : les indices convergents (emplacement, pièce française, fragments de projectile, période) réduisent fortement le champ des candidats possibles.
Que d’Artagnan est pour la France ce que Guillaume d’Orange est pour les Pays-Bas
Le média néerlandais L1 nieuws résume l’enjeu en une phrase : « Ce que Guillaume d’Orange est pour les Pays-Bas, d’Artagnan l’est pour la France. » Le mousquetaire incarne la bravoure, la loyauté et l’esprit chevaleresque dans l’imaginaire national. Sa mort au combat, pour son roi, fait partie du récit fondateur de l’armée française.
Le siège de Maastricht lui-même occupe une place singulière dans les manuels scolaires français. C’est lors de cette bataille que Vauban a perfectionné sa technique d’attaque par tranchées parallèles, une innovation militaire qui a changé la guerre de siège en Europe. La mort de d’Artagnan ce jour-là a ancré Maastricht dans l’histoire de France bien au-delà du traité européen de 1992.
Si les résultats ADN confirment l’identité du squelette, la question du rapatriement se posera. « Ce serait sympa qu’il revienne en France. On serait contents d’aller le voir au Panthéon », a lancé une passante interrogée par le JT de France 2. Entre symbole national et curiosité archéologique, le destin des ossements pourrait ouvrir un chapitre diplomatique inattendu entre Paris et La Haye.
Les résultats du laboratoire de Munich sont attendus dans les prochaines semaines. Si la science confirme ce que tout semble indiquer, le plus grand mystère entourant la mort de d’Artagnan sera résolu, 353 ans après le dernier combat du mousquetaire.