De l’aconit tue-loup haché dans un chili con carne, de l’alprazolam broyé dans le café du matin, des graines de ricin glissées dans des olives. Ce ne sont pas les ingrédients d’un épisode de Breaking Bad. Ce sont les actes reprochés à deux femmes, jugées depuis mercredi devant la cour d’assises de La Roche-sur-Yon, en Vendée.
Le chien cobaye, premier test grandeur nature
Amélie B., 37 ans, et sa mère Carole D., 62 ans, comparaissent pour tentatives d’empoisonnement sur Enrique B., ancien compagnon de la plus jeune. Les faits remontent à la période 2021-2022, dans la commune de Thorigny. Selon les éléments présentés à l’audience et rapportés par 20 Minutes, la jeune femme a d’abord testé ses méthodes sur leur chien, Psycho, en versant de l’antigel dans sa gamelle. L’animal a agonisé plusieurs jours avant d’être euthanasié.
Ce premier acte n’était qu’un galop d’essai. L’objectif visé, c’était son compagnon. Amélie B. a reconnu devant la cour avoir puisé ses « techniques » dans les séries qu’elle regardait sur la plateforme de streaming. You, la série où un libraire obsessionnel traque et tue ses conquêtes amoureuses. Breaking Bad, le professeur de chimie devenu baron de la drogue. Ginny et Georgia, où un personnage empoisonne son mari avec de l’aconit. Trois fictions. Trois modes opératoires que cette femme a tenté de reproduire dans la réalité.
Alprazolam dans le café, antigel en renfort
L’escalade a suivi un calendrier méthodique. En mai 2021, Carole D. commande des plants d’aconit tue-loup sur internet, à son propre nom. Cette plante, utilisée depuis l’Antiquité comme poison, contient de l’aconitine, un alcaloïde qui provoque des arythmies cardiaques mortelles à très faible dose. Selon le centre antipoison de Paris, l’ingestion de deux à cinq grammes de racine suffit à tuer un adulte. La mère affirme avoir ignoré la dangerosité de la plante, tout en admettant avoir lavé, broyé les feuilles et les racines à la demande de sa fille.
Le mélange a fini dans un chili con carne servi à Enrique B. L’aconit n’a pas produit l’effet escompté. La mère et la fille sont alors passées à l’alprazolam, un anxiolytique de la famille des benzodiazépines. Carole D. a décrit la scène à la barre : « Elle me demandait de les broyer, de les mettre dans un petit sachet. » Les comprimés étaient dissous dans le café. Deux tentatives. Le quarantenaire s’est senti mal, mais a survécu. Les accusées ont alors ajouté de l’antigel, dont le principe actif, l’éthylène glycol, provoque une insuffisance rénale irréversible à forte dose.
Face à ces échecs répétés, le duo mère-fille a changé de stratégie. Des graines de ricin, un poison pour lequel il n’existe aucun antidote efficace, ont été dissimulées dans des olives et broyées dans un sachet de tabac. Amélie B. a reconnu s’être inspirée cette fois d’un épisode de Breaking Bad pour le ricin, selon les auditions citées par 20 Minutes.
Le petit-fils qui « n’aime pas les olives »
Un échange à l’audience a glacé la salle. La présidente de la cour a interpellé Carole D. : « Mais votre petit-fils, il aurait pu taper dans les olives, non ? » Réponse de la sexagénaire : « Il n’aime pas ça. » Puis, après une pause : « Mais peut-être qu’il était au courant, pour les olives et pour les autres plats. » L’enfant, premier fils d’Amélie B. issu d’une précédente union, vivait sous le même toit. Il mangeait à la même table. La ligne entre tentative de meurtre ciblée et mise en danger d’un mineur tenait à une question de goûts alimentaires.
L’aconit tue-loup, les benzodiazépines, le ricin, l’antigel : quatre substances différentes testées en moins de deux ans. Les toxicologues auditionnés lors de l’instruction ont relevé que chaque poison correspondait à une méthode vue dans une série télévisée précise. Le passage de la fiction au réel s’est fait sans filtre, avec un aplomb que les experts psychiatres peinent à expliquer entièrement.
« Si je la quittais, elle partait avec mon fils »
Le plus troublant dans cette affaire, c’est la réaction de la victime. Enrique B., 42 ans, crâne rasé et tatouages apparents, a pris la barre jeudi matin, la gorge nouée. Il a raconté avoir soupçonné sa belle-mère dès 2021. « Personne n’y croyait. J’en avais parlé à ma famille, on me disait que je me faisais des idées. Alors j’ai fait des enregistrements. »
Un soir, c’est Amélie B. elle-même qui lui a tout avoué : l’aconit dans le chili, l’alprazolam dans le café, le ricin dans le tabac. Malgré cet aveu, Enrique B. n’a pas porté plainte. La présidente de la cour s’en est étonnée. Sa réponse éclaire un mécanisme d’emprise classique : « Si je la quittais, soit elle mettait fin à ses jours, soit elle partait avec mon fils. » Le Vendéen a expliqué savoir qu’elle avait déjà exercé ce chantage affectif sur son ex-mari. Son fils, dit-il, « c’est toute ma vie ».
La relation entre Amélie B. et Enrique B. avait commencé comme « un coup de foudre, une histoire comme dans les films », selon les mots de l’accusée. Un bébé est né en 2020. Puis la dégradation. Violences réciproques alléguées. Elle se décrit « jalouse » et « possessive ». Lui ne parvient plus à partir. Pendant cette période, Amélie B. renoue avec un ancien amant, tandis qu’Enrique B. se réfugie régulièrement chez sa mère.
« Requiem pour un fou » et freins coupés
La mère de la victime a livré un témoignage qui a saisi l’auditoire. Après avoir appris les empoisonnements, elle est restée plusieurs mois sans parler à Amélie B. Puis elle a accepté une conversation lors d’une marche. L’accusée lui aurait alors demandé : « Tu connais la chanson Requiem pour un fou de Johnny ? Eh bien, c’est ça. » L’avocate générale a réagi immédiatement : « Elle est contestée, cette chanson. C’est le droit de vie ou de mort sur la personne qu’on aime. »
Ce « droit de mort », Amélie B. a tenté de l’exercer une dernière fois en coupant les freins de la voiture de son ex-conjoint. Une altercation a éclaté, un téléphone a été jeté au visage d’Enrique B. C’est après cet épisode qu’il s’est rendu au commissariat pour dénoncer les faits.
À la barre jeudi, le Vendéen a affirmé : « Je resterai célibataire jusqu’à la fin de ma vie. Les femmes, je ne leur fais plus confiance. » Il ne peut plus boire de café sans vider l’eau de la machine au préalable. Un premier cadeau d’Amélie B. prend rétrospectivement une tonalité sinistre : c’était une cafetière.
Relation fusionnelle, engrenage fatal
Les experts psychiatres ont décortiqué la dynamique entre la mère et la fille. Carole D. est décrite comme une « maman poule » en « quête affective » permanente, marquée par la mort de son premier enfant, un garçon, à neuf mois. Amélie B. est née juste après. Une relation « fusionnelle », presque « passionnelle », s’est installée entre les deux femmes, selon le psychologue Thibault Vincent, entendu à la barre.
L’arrivée d’Enrique B. a rompu cet équilibre. La mère n’a jamais accepté que sa fille lui échappe. À l’audience, Carole D. a tenté de se justifier : « Je regrette. Une séparation d’un commun accord, ça aurait été mieux, mais je le trouvais toxique pour ma fille. » Puis : « J’étais prise dans un engrenage, je n’arrivais plus à m’arrêter. »
Les deux accusées encourent la réclusion criminelle à perpétuité. Le verdict est attendu ce vendredi 28 mars. Enrique B., lui, n’a pas souhaité assister aux interrogatoires des accusées. « Il n’en peut plus », glissent certains membres de la cour, rapporte 20 Minutes. Si la peine maximale est prononcée, ce sera la première condamnation en France pour tentatives d’empoisonnement directement inspirées de fictions télévisées, un précédent qui relance le débat sur l’influence du contenu criminel en streaming sur les passages à l’acte.
En 2023, une étude publiée dans le Journal of Criminal Justice estimait que 2 à 4 % des affaires d’empoisonnement étudiées aux États-Unis comportaient des éléments directement empruntés à des séries ou films. Le chiffre paraît faible. Il suffit pourtant d’un seul cas pour qu’un homme ne puisse plus boire son café tranquillement.