3 h 25 du matin, rue de la Boétie, dans le 8e arrondissement de Paris. Un homme dépose un bidon transparent de cinq litres devant les locaux de Bank of America, sort un briquet et tente d’allumer un système de mise à feu. Deux policiers de la BAC, en mission de sécurisation dans le quartier, l’interceptent avant la détonation. La France vient d’échapper à son premier attentat sur le sol national depuis le début du conflit au Moyen-Orient.
Un engin artisanal, un suspect recruté via Snapchat
Le dispositif saisi par les enquêteurs se compose d’un bidon contenant un liquide encore non identifié, probablement un hydrocarbure, et d’une charge explosive d’environ 650 grammes de poudre, dissimulée dans un pétard de forte puissance. Le tout a été confié au laboratoire central de la préfecture de police de Paris pour analyse, selon les éléments communiqués par le Parisien.
Le profil du suspect interpellé intrigue autant qu’il inquiète. Placé en garde à vue, l’homme a déclaré aux enquêteurs avoir été contacté par un inconnu sur Snapchat, qui lui aurait proposé 600 euros pour déposer l’engin. Il affirme avoir été conduit sur place en voiture par une tierce personne. Un complice qui l’accompagnait au moment des faits a pris la fuite et reste activement recherché.
Le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’est immédiatement saisi de l’affaire. Une enquête de flagrance a été ouverte pour « tentative de dégradation par incendie ou moyen dangereux en relation avec une entreprise terroriste » et « fabrication d’engin incendiaire ou explosif en relation avec une entreprise terroriste ». L’investigation a été confiée conjointement à la direction de la police judiciaire de la préfecture de police et à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), rapporte BFMTV.
Le ministre de l’Intérieur salue l’intervention
Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, a réagi rapidement sur le réseau social X : « Bravo à l’intervention rapide d’un équipage de la préfecture de police qui a permis de déjouer une action violente à caractère terroriste cette nuit à Paris. » Il a précisé que « la vigilance demeure plus que jamais à haut niveau », félicitant « l’ensemble des forces de sécurité et de renseignement totalement mobilisés sous mon autorité dans le contexte international que nous connaissons ».
Ces propos font écho à ses déclarations de mercredi, où il avait assuré que ses services étaient « extrêmement attentifs » et annoncé le renforcement de la protection de certaines personnalités publiques, des intérêts américains et des lieux de la communauté israélite en France, comme le rapporte Le Parisien. Emmanuel Macron avait lui-même demandé début mars au gouvernement de « renforcer » le dispositif de protection militaire Sentinelle.
Six attaques en un mois sur le sol européen
Cette tentative ne tombe pas du ciel. Depuis le début des frappes israélo-américaines sur l’Iran fin février, l’Europe subit une vague d’actions violentes sans précédent visant des cibles juives, américaines et israéliennes. Le Grand Continent a recensé au moins six attaques en moins d’un mois.
Le 9 mars, une explosion a frappé une synagogue à Liège, en Belgique. Quatre jours plus tard, un incendie criminel a touché une synagogue de Rotterdam, aux Pays-Bas, menant à l’arrestation de quatre individus. Le 14 mars, c’est une école juive d’Amsterdam qui a été ciblée, suivie le lendemain par l’explosion d’un engin devant une banque américaine près du World Trade Center d’Amsterdam. La semaine suivante, quatre ambulances de la communauté juive ont été incendiées dans le quartier de Golders Green, au nord de Londres, selon Le Parisien. Deux suspects ont été arrêtés par la police britannique le 25 mars. À Anvers, deux mineurs ont été interpellés après avoir incendié une voiture dans le quartier juif lundi soir.
Un groupe jusqu’alors inconnu, le Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya (« Mouvement islamique des partisans des justes »), a revendiqué plusieurs de ces actions. Dans une vidéo diffusée après l’attaque du 15 mars à Amsterdam, ce mouvement a sommé les peuples européens de « s’éloigner immédiatement de tous les intérêts, installations et entités affiliées aux États-Unis et au sionisme », d’après le Grand Continent. Les services de renseignement européens suspectent des opérations téléguidées par les Gardiens de la Révolution iraniens.
Europol confirme une menace « élevée »
L’alerte ne vient pas que de Paris. Dès le 5 mars, Europol a publié un avertissement formel. « Le niveau de menace terroriste et extrémiste violent sur le territoire de l’Union européenne est jugé élevé », a déclaré Jan Op Gen Oorth, porte-parole de l’agence européenne, cité par Le Parisien. Selon Reuters, Europol estime que le conflit au Moyen-Orient aura des « répercussions immédiates » sur la sécurité européenne, avec un risque accru de terrorisme, de criminalité organisée et de cyberattaques.
Le modus operandi identifié à Paris, un suspect recruté en ligne pour quelques centaines d’euros via une messagerie éphémère, correspond à ce que les analystes appellent le « terrorisme low-cost ». Pas besoin de cellules dormantes structurées ni de réseaux sophistiqués : un message sur les réseaux sociaux, une poignée de billets et un individu sans antécédents suffisent à frapper une capitale. Ce modèle rend le travail des services de renseignement considérablement plus complexe, car il brouille la frontière entre criminalité de droit commun et action terroriste coordonnée.
Paris, cible symbolique dans un conflit qui s’exporte
Le choix de Bank of America comme cible n’a rien d’anodin. Depuis le début des frappes sur l’Iran, les intérêts américains en Europe sont devenus des objectifs prioritaires pour les réseaux affiliés à Téhéran. L’explosion devant l’ambassade américaine à Oslo début mars avait déjà constitué un signal d’alarme. Frapper une banque américaine au cœur du 8e arrondissement parisien, à quelques centaines de mètres de l’Élysée, revêt une portée symbolique que les enquêteurs n’ignorent pas.
La France, qui a jusqu’ici cherché à maintenir une position de médiation dans le conflit, se retrouve directement concernée. Six soldats français ont été blessés en Irak dans le cadre des opérations liées au conflit iranien. Les autorités françaises avaient déjà dû rapatrier des ressortissants et renforcer la sécurité des bases militaires à l’étranger.
L’enquête de la DGSI devra déterminer si le suspect arrêté rue de la Boétie agissait sous la direction du mystérieux Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya ou d’un autre réseau. Le complice en fuite et le commanditaire présumé, celui qui a envoyé le message Snapchat et les 600 euros, restent à identifier. Le PNAT a annoncé que la garde à vue pouvait être prolongée jusqu’à 96 heures dans le cadre antiterroriste. Le dispositif Sentinelle, déjà renforcé, couvre désormais l’ensemble des sites sensibles américains et israéliens sur le territoire français.