Quatre femmes, quatre continents, six ans d’accusations. Ce lundi 30 mars, le skipper Kevin Escoffier, 45 ans, se présente devant le tribunal correctionnel de Lorient pour répondre d’agressions sexuelles. Le premier procès #MeToo de la voile française s’ouvre dans une salle de 80 places, bondée de caméras et de militants. Et la question dépasse le cas d’un seul marin.
Newport, mai 2023 : la soirée qui fait tout basculer
Le 15 mai 2023, l’Ocean Race fait escale à Newport, sur la côte est des États-Unis. Kevin Escoffier, alors skipper du monocoque Holcim-PRB, occupe la première place provisoire de cette course autour du monde en équipage. L’ambiance est à la fête au Fastnet Pub, rapporte L’Équipe.
Hélène, 30 ans, attachée de presse de l’équipe depuis décembre 2022, rejoint le groupe. Dans la plainte qu’elle dépose en décembre 2023, elle accuse le navigateur de lui avoir pincé les seins, attrapé les fesses et passé la main sous son t-shirt alors qu’il était en état d’ébriété, selon France Bleu. Le lendemain, elle en parle à sa hiérarchie. Escoffier vient s’excuser. Mais la jeune femme se retrouve ostracisée au sein de l’équipe.
Le 3 juin 2023, le skipper annonce sur ses réseaux sociaux qu’il quitte l’Ocean Race. Le communiqué officiel parle d’un « incident présumé ». Les vingt caméras du pub n’ont rien capté : les images sont effacées cinq à sept jours après l’enregistrement, a témoigné le gérant de l’établissement auprès d’un détective privé mandaté par Escoffier, selon L’Équipe.
De Newport à Melbourne, un « mode opératoire similaire »
L’enquête, ouverte en juillet 2023 par le parquet de Paris puis transférée à celui de Lorient, a mis au jour trois autres plaintes. Au total, quatre femmes accusent le navigateur d’agressions sexuelles commises entre décembre 2017 et mai 2023, à Newport, Lorient, au Brésil et à Melbourne en Australie, rapporte France 3 Bretagne.
Les plaignantes sont des skippeurs débutantes, des logisticiennes, des professionnelles gravitant autour de la course au large. L’une d’elles raconte à L’Équipe avoir dû frapper le navigateur pour qu’il cesse ses gestes. Une partie des faits auraient été commis en état d’ébriété, selon plusieurs témoignages recueillis par la justice.
« Si on lit bien les témoignages, on a un faisceau, une construction identique, un mode opératoire similaire. J’agresse, souvent dans un contexte alcoolisé, ensuite je m’excuse. Une sorte d’usage », analyse Me Caroline Toby, avocate de la première plaignante, citée par L’Équipe.
Kevin Escoffier, placé en garde à vue le 10 février 2025 au commissariat de Lorient, conteste l’ensemble des accusations. Au sujet de l’incident de Newport, il parle d’un simple « hug ». Son avocate, Me Virginie Le Roy, dénonce « une enquête totalement déloyale et partiale, faite de rumeurs et de bruits de pontons », selon Le Figaro.
Trois ans de procédure et une sanction annulée
Le parcours judiciaire illustre la lenteur des mécanismes institutionnels. En septembre 2023, une pétition intitulée « 2023 rimerait avec Omerta » circule à Lorient et recueille près de 2 000 signatures, réclamant un #MeToo de la voile, rapporte Le Figaro. En octobre 2023, la Fédération française de voile suspend Escoffier de toute compétition pour 18 mois et lui retire sa licence pour cinq ans, invoquant « un faisceau d’indices ».
Retournement en mars 2024 : la fédération annule ses propres sanctions pour « vice de procédure », sous injonction du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), selon L’Équipe. Le navigateur retrouve sa licence.
Entretemps, Le Canard Enchaîné est poursuivi en diffamation par Escoffier pour un article évoquant un « #MeToo de la voile ». Le journal est relaxé en mai 2025 par le tribunal correctionnel de Paris, qui estime que l’enquête journalistique reposait « sur un ensemble d’éléments croisés et recoupés », rapporte France 3 Bretagne. Lors de cette audience, la première plaignante témoigne pour la première fois à la barre.
Un milieu où « tout le monde sait, tout le monde se tait »
« Sur un bateau, on ne peut pas appeler au secours », confie Julie Mira, ancienne skippeuse professionnelle et fondatrice des Marinettes, une société de coaching nautique pour les femmes, à Ouest-France. La course au large reste un univers masculin, construit autour de la figure du capitaine omnipotent et des soirées de décompression où l’alcool coule.
Les collages militants qui ont fleuri ces dernières semaines sur les murs de l’ancienne base sous-marine de Lorient résument le sentiment : « Escoffier : tout le monde sait, tout le monde se tait », selon Le Figaro. Des messages ont été placardés jusque devant l’école de la fille du navigateur, dénonce son avocate.
Le collectif NousToustes a appelé à un rassemblement lundi après-midi devant le palais de justice de Lorient pour « soutenir toutes les victimes, celles qui parlent et celles qui ne parlent pas » et « briser le silence sur les violences qui règnent dans le milieu de la course au large », rapporte France 3 Bretagne.
L’affaire Escoffier est la première à atteindre un tribunal correctionnel dans le monde de la voile française, mais elle n’éclaire qu’un pan d’un problème plus large. En 2023, la mise à l’écart de Clarisse Crémer par son sponsor pour cause de maternité avait déjà soulevé la question de la place des femmes dans la course au large, rappelle le site Seatizens. Une pétition publiée par Voiles et Voiliers dénonçait « l’impunité des agresseurs » dans ce milieu, selon Sud Ouest.
Un procès sous haute tension
Hélène, la première plaignante, dit avoir de la « chance » qu’un procès se tienne, rapporte France Bleu. « Je m’étais trop longtemps sentie comme étant un problème », confie-t-elle à L’Équipe. Kevin Escoffier, lui, est aujourd’hui seul. Ses sponsors l’ont lâché. Le navigateur qui avait frôlé la mort sur son radeau de survie pendant le Vendée Globe 2020, sauvé in extremis par Jean Le Cam au large du Cap de Bonne-Espérance, se retrouve dans une tempête d’un autre genre.
L’audience, prévue à 13h30 ce lundi, devra déterminer si les gestes décrits par les quatre plaignantes constituent des agressions sexuelles au sens du code pénal. Le navigateur, qui demeure présumé innocent, réserve ses explications au tribunal. La peine maximale encourue pour agression sexuelle est de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende.