70 000 échantillons de sang, neuf équipes réparties dans six pays et une question que personne ne posait : pourquoi certaines personnes traversent une vie de tabac, d’alcool et de surpoids sans jamais développer la moindre tumeur ? Le projet ATLAS, financé à hauteur de 25 millions de dollars par le programme Cancer Grand Challenges, vient de démarrer ses travaux dans les laboratoires de l’Institut Imagine, à l’hôpital Necker de Paris. Son pari : retourner la logique de quarante ans de recherche en oncologie.

La recherche regarde enfin dans l’autre direction

Depuis les années 1980, la cancérologie a concentré l’essentiel de ses moyens sur les causes du cancer : mutations génétiques, agents cancérigènes, mécanismes de prolifération cellulaire. Le projet ATLAS prend le contrepied. « Comprendre pourquoi certaines personnes résistent au cancer alors qu’elles présentent tous les facteurs de risque peut transformer la prévention et le diagnostic », explique le docteur Paul Bastard, coordinateur du programme, dans un communiqué de l’Institut Imagine.

Le renversement de perspective a séduit le jury de Cancer Grand Challenges, initiative mondiale cofondée par Cancer Research UK et le National Cancer Institute américain. Sur cinq équipes retenues cette année, ATLAS est la seule à aborder le cancer par ce qu’il appelle la « cancer avoidance », cette capacité mystérieuse de certains organismes à tenir la maladie à distance. Le financement total des cinq lauréats atteint 125 millions de dollars, selon le communiqué officiel du programme.

Des centenaires fumeurs aux jumeaux discordants

Pour traquer ce mécanisme de protection, les chercheurs ont constitué des cohortes qui ressemblent à un casting improbable. Premier groupe : des centenaires en bonne santé, dont certains ont fumé ou bu pendant des décennies sans développer de tumeur. Deuxième groupe : des individus porteurs de prédispositions génétiques connues ou exposés à des facteurs de risque majeurs (tabac excessif, alcoolisme chronique, obésité), qui restent indemnes. Troisième groupe, le plus troublant : des paires de jumeaux dont l’un a développé un cancer et l’autre non.

Selon Ouest-France, les chercheurs travailleront sur 10 000 échantillons de personnes ayant résisté au cancer, 10 000 de personnes ayant développé la maladie, et 50 000 provenant d’individus en bonne santé, collectés lors de vastes études de santé publique dans les pays nordiques. Au total, une dizaine de types de cancers seront étudiés sur cinq ans.

Les auto-anticorps, ces « agents doubles » du système immunitaire

La piste suivie par ATLAS repose sur des molécules longtemps considérées comme de simples perturbateurs : les auto-anticorps. Contrairement aux anticorps classiques, qui ciblent les agents pathogènes extérieurs (virus, bactéries), les auto-anticorps s’attaquent aux propres cellules de l’organisme. On en connaît environ 10 000 types, et la plupart sont associés à des maladies auto-immunes : lupus, polyarthrite rhumatoïde, sclérose en plaques.

Le retournement est venu du Covid-19. En 2020, Paul Bastard et le professeur Jean-Laurent Casanova ont publié dans la revue Science une découverte majeure : certains auto-anticorps, présents chez des patients en réanimation, bloquaient la réponse immunitaire au virus en neutralisant l’interféron, une molécule clé de la défense antivirale. Ces mêmes auto-anticorps étaient quasi absents chez les personnes infectées sans symptômes graves. Ce travail a permis d’expliquer une partie de la surmortalité des personnes âgées et des hommes lors de la pandémie.

« Parfois, les auto-anticorps diminuent l’immunité et favorisent le cancer. Parfois, ils l’augmentent et deviennent anti-cancer », résume Paul Bastard auprès de franceinfo. Le chercheur mentionne un auto-anticorps découvert pendant la pandémie qui pourrait jouer ce rôle protecteur, sans en dévoiler davantage.

De la découverte au médicament, un chemin balisé

L’intérêt des auto-anticorps pour la thérapeutique tient à leur accessibilité. « Les anticorps sont assez faciles à produire, soit grâce aux vaccins, soit en les fabriquant artificiellement », précise Paul Bastard à franceinfo. Le scénario envisagé : si l’étude identifie un auto-anticorps bénéfique, il pourrait être administré en complément des traitements existants. À l’inverse, si un auto-anticorps favorise le cancer, les techniques actuelles permettent de l’éliminer du sang par plasmaphérèse ou traitement ciblé.

L’immunothérapie, qui consiste à mobiliser le système immunitaire contre les tumeurs, représente déjà l’un des axes les plus prometteurs de la cancérologie moderne. Les inhibiteurs de points de contrôle (anti-PD-1, anti-CTLA-4) ont transformé le pronostic de plusieurs cancers. La découverte d’auto-anticorps « naturellement anti-tumoraux » offrirait un mécanisme complémentaire, produit par le corps lui-même, sans les effets secondaires parfois sévères des immunothérapies actuelles.

Un consortium français au cœur d’un effort mondial

L’équipe ATLAS réunit huit institutions dans six pays : France, Royaume-Uni, États-Unis, Suède, Danemark et Suisse. Côté britannique, les professeurs Xin Lu et Chi Van Dang du Ludwig Institute for Cancer Research d’Oxford apportent leur expertise en biologie tumorale. Ruth Travis, d’Oxford Population Health, pilote le volet épidémiologique, rapporte le communiqué de Ludwig Cancer Research.

La France occupe le poste de coordination, depuis les laboratoires de l’Institut Imagine. Ce centre de recherche, adossé à l’hôpital Necker-Enfants malades, est spécialisé dans les maladies génétiques. L’immunologiste Alexis Maillard, qui travaille dans l’équipe de Paul Bastard, est chargé de la traque concrète des auto-anticorps dans les échantillons sanguins, en utilisant l’interféron comme marqueur, selon le reportage de franceinfo.

Le financement provient de Cancer Research UK et de la Torrey Coast Foundation, via le programme Cancer Grand Challenges. « Sans cet appel à projets, nous n’aurions jamais conçu ce programme, construit cette proposition, ni assemblé cette équipe. C’est l’opportunité d’une vie », confie Paul Bastard sur le site du programme.

Vaccins et effets secondaires : un bénéfice collatéral

Les retombées de la recherche pourraient dépasser le champ du cancer. Paul Bastard estime que la majorité des effets indésirables graves observés chez les plus de 65 ans après vaccination contre le chikungunya (un vaccin à base de virus vivant atténué) s’expliquent par la présence d’auto-anticorps. Identifier ces profils à risque avant la vaccination ouvrirait la voie à des injections personnalisées, adaptées au profil immunitaire de chaque patient, rapporte Ouest-France.

Pour maximiser l’impact des découvertes, les neuf équipes du consortium ont pris un engagement rare : toutes les données collectées seront mises à disposition de la communauté scientifique mondiale. L’objectif affiché est de stimuler des projets complémentaires, bien au-delà du périmètre initial du programme.

Les premiers résultats ne sont pas attendus avant deux à trois ans. Les prélèvements doivent commencer en mai 2026. Avec 400 000 nouveaux cas de cancer diagnostiqués chaque année en France selon l’Institut national du cancer, la question posée par ATLAS, aussi paradoxale qu’elle paraisse, concerne potentiellement des millions de personnes.