601 jours. C’est le temps qu’il aura fallu à Noelia Castillo pour obtenir ce que la loi espagnole lui garantissait depuis le premier jour : le droit de cesser de souffrir. Jeudi 26 mars, dans un hôpital de Sant Pere de Ribes, à quarante kilomètres de Barcelone, cette Catalane de 25 ans a été euthanasiée, après avoir franchi tous les filtres prévus par la législation, obtenu l’aval de chaque instance médicale et juridique, et vu tous les recours intentés contre sa volonté rejetés jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme.
Son histoire dépasse le cadre d’un drame individuel. Elle met en lumière une faille que les législateurs n’avaient pas anticipée : la possibilité pour des groupes de pression d’instrumentaliser les voies judiciaires pour retarder indéfiniment un droit pourtant validé. Et elle résonne particulièrement en France, où la proposition de loi sur la fin de vie revient au Sénat à la mi-mai.
Paraplégique à 22 ans après un viol collectif
Le parcours de Noelia Castillo concentre une succession de violences que peu de vies humaines pourraient supporter. Placée en foyer dès l’âge de 13 ans après une enfance dans un cadre familial décrit comme dysfonctionnel, elle est victime d’un viol collectif en 2022. Quelques jours plus tard, elle se jette du cinquième étage d’un immeuble. La chute la rend paraplégique, avec un taux d’invalidité évalué à 74 % et des douleurs chroniques qualifiées de « graves, chroniques et impossibilitantes » par les médecins.
Sa demande d’euthanasie suit le parcours prévu par la loi espagnole de 2021 : évaluation par le médecin traitant, examen par un juriste et un second médecin indépendant, puis validation par une commission de garantie composée de professionnels de santé, de droit et d’éthique. Trois filtres successifs, tous unanimes en sa faveur. La procédure était programmée pour le 2 août 2024.
Une fondation ultraconservatrice entre en scène
L’euthanasie n’a pas eu lieu ce jour-là. Le père de Noelia, représenté par l’association Abogados Cristianos (Avocats chrétiens), connue en Espagne pour ses actions judiciaires contre l’application de la loi de 2021, a déposé un recours alléguant que sa fille souffrait de troubles mentaux « pouvant affecter sa capacité à prendre une décision libre et consciente ». Il obtient gain de cause une première fois en août 2024.
S’ensuit une cascade de procédures que Noelia a elle-même qualifiée de « torture supplémentaire » dans son ultime interview, diffusée la veille de sa mort sur Antena 3. « Je veux partir en paix maintenant, arrêter de souffrir. Un point c’est tout », y déclarait la jeune femme. Tous les tribunaux, sans exception, ont fini par lui donner raison : juridictions ordinaires, Tribunal suprême de Madrid, Tribunal constitutionnel espagnol. Le 10 mars, la CEDH elle-même rejette la demande du père de paralyser la procédure. Le jour de l’euthanasie, un ultime recours devant un juge d’instruction de Barcelone est encore repoussé.
Résultat : 601 jours entre l’approbation initiale et l’acte, là où la loi vise précisément à éviter que la souffrance se prolonge.
1 123 euthanasies en Espagne, mais un débat qui se crispe
Depuis l’entrée en vigueur de la loi en 2021, 1 123 personnes ont reçu une aide à mourir en Espagne, selon les chiffres publiés par le ministère de la Santé fin 2024. L’immense majorité concerne des patients âgés, en phase avancée de maladie. Noelia Castillo est la plus jeune personne à en avoir bénéficié, et son cas reste le seul à avoir été bloqué aussi longtemps par des recours extérieurs.
La presse espagnole reflète la fracture. El País, quotidien de centre gauche, dénonce « les tentatives visant à faire obstacle, par voie judiciaire, au droit à l’euthanasie de cette jeune femme » et accuse Abogados Cristianos d’avoir « ajouté près de deux ans de douleur à son existence ». De l’autre côté du spectre, ABC s’inquiète d’une « culture de la mort » et pose la question des moyens thérapeutiques : « Si les personnes qui sollicitent l’euthanasie n’ont pas préalablement eu accès à tous les moyens disponibles, le risque existe que la mort assistée soit perçue comme une issue dictée par le manque de ressources. » El Mundo, journal centriste, appelle à un débat « sans simplisme ni polarisation ».
Cristina Vallès, présidente de l’association « Droit de mourir dans la dignité » de Catalogne, pointe un danger structurel : « Qu’on contourne la loi pour tenter de la faire tomber, cela nous a mis en colère et inquiétés », confie-t-elle à l’AFP. Le risque identifié par les partisans de la loi est clair : si n’importe quel tiers peut bloquer une procédure validée à trois reprises par des professionnels indépendants, le droit inscrit dans la loi devient théorique.
Ce qui attend la France en mai
L’affaire Castillo intervient au moment précis où la France s’apprête à légiférer sur le sujet. La proposition de loi sur la fin de vie, adoptée en deuxième lecture par l’Assemblée nationale en février, revient au Sénat à la mi-mai. Le texte français prévoit cinq conditions cumulatives pour accéder à une aide à mourir, dont un pronostic vital engagé, ce qui le rend nettement plus restrictif que la loi espagnole.
En Espagne, la question du temps restant à vivre n’entre pas en ligne de compte. Le texte se limite à des pathologies sans espoir de guérison et des « souffrances intolérables », un critère plus subjectif qui a nourri le débat autour de Noelia Castillo. La différence est de taille : avec la condition française de pronostic vital, un cas similaire à celui de la jeune Catalane ne pourrait vraisemblablement pas ouvrir droit à l’aide à mourir.
Les opposants français au texte se sont déjà emparés de l’affaire sur les réseaux sociaux et dans la presse conservatrice pour réclamer des garde-fous supplémentaires. Les partisans, eux, y voient la démonstration qu’une loi bien encadrée fonctionne : la procédure espagnole a résisté à toutes les contestations judiciaires.
Le soutien de l’opinion publique française reste massif. Selon une étude Ifop de 2024, 92 % des Français se déclarent favorables à l’euthanasie lorsque le patient, atteint d’une maladie incurable, en formule la demande.
Le vrai problème que personne ne tranche
Au-delà des postures idéologiques, l’affaire Castillo pose une question que ni la loi espagnole ni le projet français ne tranchent clairement : qui a le droit de s’opposer à la volonté d’un patient majeur, jugé apte par trois instances médicales indépendantes ? Le père de Noelia n’exerçait plus de tutelle sur elle. La jeune femme a répété, devant les médecins, les juristes et les caméras, qu’elle prenait cette décision en pleine conscience.
Les 601 jours de blocage ne résultent pas d’un vice de procédure, ni d’un doute médical non résolu. Ils résultent d’un mécanisme judiciaire que des tiers peuvent activer sans lien direct avec le patient. Tant que les législations européennes ne fermeront pas cette brèche, le risque de voir d’autres patients subir le même calvaire juridique reste réel.
En France, la commission spéciale du Sénat entame ses travaux sur le texte dans les semaines qui viennent. Les 601 jours de Noelia Castillo pèseront dans les débats.