87 euros le mégawattheure en Allemagne, 22 euros en France. Sur les contrats à terme pour mai 2026, l’écart entre les deux premières économies européennes n’a jamais été aussi large. Un gouffre tarifaire qui pousse la ministre allemande de l’Économie à briser un tabou vieux de quinze ans : reparler du nucléaire.

Un ratio de un à quatre sur les marchés

Les chiffres proviennent de la bourse européenne de l’énergie EEX et ont été relevés le 31 mars par Bloomberg. Sur les contrats à terme pour livraison en mai, le mégawattheure allemand se négocie aux alentours de 87 euros. En face, le mégawattheure français tourne autour de 22 euros. Le multiple est sans précédent depuis au moins trois ans, selon les données compilées par Bloomberg.

L’explication tient en un mot : le gaz. En Allemagne, les centrales au gaz et au charbon assurent encore 37,1 % de la production électrique, d’après les chiffres d’Ember pour 2025. En France, cette part tombe à 3,6 %. La différence, c’est le nucléaire : 56 réacteurs qui fournissent une électricité de base à un coût de production que la Commission de régulation de l’énergie (CRE) situe autour de 58 euros le mégawattheure pour 2026.

La guerre en Iran, accélérateur d’un problème structurel

Le conflit israélo-américain en Iran a fait grimper les prix du gaz européen de plus de 60 % depuis son déclenchement, rappelle le Financial Times. Tous les pays du continent encaissent le choc. En Italie, le prix de gros a bondi de 26 % entre février et mars. En Espagne, la hausse atteint 160 %, selon Ember.

Mais l’Allemagne souffre plus que les autres. Quand le prix du gaz flambe, son électricité suit mécaniquement puisque les centrales à gaz fixent le prix marginal sur le marché. La France, elle, dispose d’un bouclier : son parc nucléaire, dont la production ne dépend ni du baril ni du pipeline. Le prix de gros du mégawattheure français s’établissait à 64 euros en mars, contre 91 euros en moyenne dans l’Union européenne, selon Le Grand Continent.

Le problème ne date pas de la guerre en Iran. Depuis janvier 2024, l’électricité échangée sur les marchés est systématiquement plus chère en Allemagne qu’en France. Le conflit n’a fait que creuser une faille qui existait déjà.

Katherina Reiche brise le consensus antinucléaire

C’est dans ce contexte que Katherina Reiche (CDU), ministre fédérale de l’Économie et de l’Énergie, a pris la parole lors d’une conférence destinée aux investisseurs internationaux. Son constat, livré au Financial Times, est d’une franchise rare pour un membre du gouvernement allemand : « Nous avons besoin de gaz pour garantir notre approvisionnement, c’est la seule source de base qui me reste. Politiquement parlant, je n’ai pas d’alternative. »

Puis la ministre a ouvert une porte que personne à Berlin n’avait franchie depuis 2011 : « Nous pouvons décider que cela ne nous intéresse pas. Dans ce cas, nous restons fidèles au gaz et devenons plus dépendants d’une seule source d’énergie. Ou bien nous pouvons dire que nous nous intéressons à nouveau à la technologie. »

« Quiconque reste en marge et se contente de commenter perd de l’influence. Il faut être sur le terrain pour jouer », a-t-elle ajouté.

Quinze ans de sortie du nucléaire, et après ?

L’Allemagne a enclenché sa sortie de l’atome en 2011, dans la foulée de la catastrophe de Fukushima. Les derniers réacteurs ont été débranchés sous le gouvernement Scholz en avril 2023. Le pays a massivement investi dans les renouvelables : l’éolien et le solaire couvrent désormais près de 60 % de la production électrique. Sur le papier, la transition fonctionne.

Le problème se pose quand le vent tombe et que le soleil se couche. Sans capacité de stockage suffisante (les batteries à grande échelle restent rares sur les réseaux allemands), les centrales à gaz prennent le relais. Ce mécanisme, invisible en période de prix bas, devient un fardeau quand le gaz coûte cher. C’est exactement le scénario actuel.

Le chancelier Friedrich Merz avait déjà qualifié la sortie du nucléaire de « grave erreur stratégique » fin 2025, tout en la jugeant « irréversible ». Les centrales démantelées ne peuvent pas être rallumées en quelques mois. Mais le gouvernement a ouvert deux pistes : les petits réacteurs modulaires (SMR) et la recherche sur la fusion nucléaire.

Le charbon comme filet de sécurité

En attendant, Berlin prépare un plan B qui n’a rien de vert. Vendredi dernier, Friedrich Merz a déclaré que l’Allemagne pourrait maintenir ses centrales à charbon en activité plus longtemps que prévu si la guerre au Moyen-Orient se prolongeait. « Je ne suis pas prêt à mettre en péril le cœur de notre industrie simplement parce que nous avons opté pour des plans de sortie devenus irréalistes », a tranché le chancelier.

Pour les industries allemandes énergivores (chimie, sidérurgie, automobile), la facture devient critique. Katherina Reiche parle d’un « fardeau supplémentaire considérable ». Les prix du gaz pour les particuliers étaient 79 % supérieurs au second semestre 2025 par rapport à 2021, avant la guerre en Ukraine. Ceux de l’électricité avaient grimpé de 23 % sur la même période, selon le Financial Times.

La France, assurance anti-choc gazier

De l’autre côté du Rhin, la situation est presque inversée. Le parc nucléaire français, longtemps critiqué pour ses retards de maintenance et les déboires de l’EPR de Flamanville, joue exactement le rôle pour lequel il a été conçu : fournir une électricité abondante, pilotable, découplée des cours du gaz.

Selon la SFEN (Société française de l’énergie nucléaire), les entreprises françaises pouvaient signer des contrats d’électricité à des tarifs inférieurs de 26 euros par mégawattheure à ceux de leurs concurrentes allemandes, et de 40 euros par rapport aux espagnoles. EDF a d’ailleurs signé plus de 10 000 contrats à moyen terme (trois à cinq ans) avec des entreprises de toutes tailles, selon son PDG Bernard Fontana.

Tout n’est pas rose pour autant. La facture des consommateurs français au tarif réglementé ne reflète qu’à 40 % le coût réel de l’électricité. Le reste se répartit entre transport, distribution et taxes, et la fiscalité française continue de pénaliser l’électricité par rapport au gaz : 32 euros de taxe par mégawattheure d’électricité, contre 16 euros pour le gaz fossile.

Un virage européen vers l’atome

L’Allemagne n’est pas la seule à reconsidérer ses options. La Suède investit dans de nouveaux réacteurs. La Pologne construit sa première centrale nucléaire. En mai 2025, Berlin avait déjà cessé de s’opposer aux efforts français pour que le nucléaire soit traité à égalité avec les renouvelables dans les textes européens.

Le prochain rendez-vous est fixé : la Commission européenne doit présenter avant l’été un cadre révisé pour le financement des projets nucléaires dans l’Union. Si l’Allemagne vote en faveur du texte, ce sera le signal le plus concret d’un changement de doctrine. Pour les factures des ménages et des entreprises allemands, ce changement ne produira ses effets qu’à l’horizon 2035 au plus tôt, le temps de concevoir, autoriser et construire de nouveaux réacteurs.