1,65 euro le litre de gazole a Figueras, 2,25 euros a Perpignan. Soixante centimes de difference, et une frontiere a vingt minutes de route. Depuis que l’Espagne a divise par deux sa TVA sur les carburants le 22 mars, les stations du sud des Pyrenees debordent de plaques francaises. Un phenomene de « tourisme du plein » qui revele, en creux, l’ampleur du fosse fiscal entre les deux pays.
Des cuves videes en dix heures
A Figueras, a La Jonquera, a Fontarrabie, le scenario se repete chaque jour. La gerante d’une station catalane raconte a France Info avoir rempli ses cuves a 4 heures du matin un samedi : a 14 heures, plus une goutte. « Les commandes ne peuvent pas se faire toutes les cinq minutes, ca se fait la veille pour le lendemain », explique-t-elle, debordee par l’afflux.
Cote basque, le phenomene est identique. A Fontarrabie, Txomin Iza, responsable d’une station, estime que 80 a 90 % de ses clients viennent desormais de France, selon un reportage de France 3 Nouvelle-Aquitaine. Le groupe espagnol Tramuntana, qui exploite plusieurs stations pres de La Jonquera, enregistre 40 % de ventes supplementaires par rapport a la periode precedant la baisse.
Le decret Sanchez qui a tout change
Le 22 mars 2026, a minuit, un decret-loi signe par le gouvernement de Pedro Sanchez est entre en vigueur. La TVA espagnole sur les carburants est passee de 21 % a 10 %. La taxe speciale sur les hydrocarbures a egalement diminue : moins 11 centimes par litre sur l’essence, moins 5 centimes sur le diesel, selon les calculs du portail prix-du-carburant.com.
Ce plan d’urgence comprend 80 mesures pour un total de 5 milliards d’euros, presente par Madrid comme une reponse directe a la flambee des cours du petrole provoquee par le conflit au Moyen-Orient. La baisse atteint jusqu’a 30 centimes par litre selon le type de carburant. Elle est prevue jusqu’au 30 juin 2026.
Jusqu’a 400 euros d’economies par an
Les chiffres sont concrets. Pour un plein de 55 litres de SP95, le passage en Espagne represente environ 16 euros d’economie. Pour le SP98, l’ecart grimpe a pres de 18,50 euros. Un automobiliste qui fait le plein toutes les deux semaines peut ainsi economiser plus de 400 euros sur un an, d’apres les calculs du comparateur prix-du-carburant.com.
« Le litre est a 1,60 euro ici. En France, il est a 2,25 euros, presque 2,30 euros. Prendre des gens pour des imbeciles, c’est bien, mais il faudrait peut-etre s’arreter un petit peu », lance un automobiliste francais rencontre par France Info a Figueras.
L’ecart ne date pas d’hier. Les accises espagnoles sur les carburants sont structurellement inferieures de 30 % a celles de la France. Cote francais, l’accise represente 59,40 centimes par litre de gazole et 68,29 centimes pour le SP95, rappelle FIPECO (Finances publiques : comparaisons et evaluations). A elle seule, cette taxe pese pour environ 40 % du prix a la pompe francais. Le coup de TVA de Madrid n’a fait que dynamiter un ecart deja existant.
Pas rentable pour tout le monde
L’equation reste favorable pour les habitants du littoral basque ou catalan, a quelques minutes d’Irun ou de La Jonquera. Mais pour les automobilistes du Pays Basque interieur, entre Mauleon, Saint-Palais et Bidache, la frontiere se situe a plus de 60 kilometres. Le cout du trajet aller-retour, eventuellement augmente d’un peage, grignote une partie du benefice.
Le phenomene depasse la France. Le site Euro Weekly News rapporte que des automobilistes portugais affluent en Extremadure et en Galice, ou le carburant depasse 2 euros le litre cote lusitanien. Les stations espagnoles proches du Portugal voient elles aussi les plaques etrangeres se multiplier, et les commerces alentour profitent de l’aubaine : restaurants, tabacs, supermarches enregistrent un surcroit de clientele.
Paris refuse de suivre Madrid
Relance sur le sujet le 25 mars a l’Assemblee nationale, le Premier ministre Sebastien Lecornu a ete categorie : « Baisser la TVA serait inefficace et ruineux. » L’argument du gouvernement : une baisse de TVA couterait plusieurs milliards a l’Etat sans garantie que les distributeurs la repercutent integralement a la pompe.
Le contraste avec l’Espagne illustre deux philosophies fiscales. Madrid a choisi de proteger le pouvoir d’achat a court terme en sacrifiant des recettes ; Paris privilegie l’equilibre budgetaire et renvoie vers des aides ciblees, comme le cheque carburant de 100 euros verse en mars aux menages les plus modestes. Un cheque qui represente, en pratique, l’economie d’un peu plus de six pleins en Espagne.
Un symptome de la dependance au gazole
Le sujet revele un paradoxe structurel francais. La France ne produit que la moitie de sa consommation de diesel, selon 20 Minutes, citant Raphael Boroumand, economiste a Paris School of Business. Ses six raffineries, concues dans les annees 1960-1970 pour fabriquer de l’essence, exportent 20 % de leur production de sans-plomb tout en important massivement du gazole du Moyen-Orient. La « dieselisation » du parc automobile, encouragee par des decennies de subventions, a cree une dependance que les raffineries n’ont jamais rattrapee.
Sophie Meriter, maitresse de conferences en sciences economiques, explique a 20 Minutes : « Les raffineries ne peuvent pas produire librement plus de diesel ou moins d’essence. Leur production depend du type de petrole brut et surtout de leur configuration industrielle. » Tant que le conflit au Moyen-Orient perturbera les routes d’approvisionnement, cette fragilite restera exposee.
Trois mois de decalage, au minimum
Le decret espagnol expire le 30 juin 2026. D’ici la, l’ecart de prix devrait persister voire se creuser si les cours du brut continuent de grimper. Cote francais, plus de 1 000 stations etaient deja a sec fin mars, et 11 % du reseau souffrait de ruptures partielles.
Pour les frontaliers, la messe est dite : le plein se fera en Espagne tant que l’ecart durera. Pour les autres, la facture continuera de peser. Le gouvernement doit presenter, d’ici fin avril, un plan de « resilience energetique » qui pourrait inclure de nouvelles aides pour les gros rouleurs. Trois mois, c’est aussi le delai que Madrid s’est fixe pour evaluer l’efficacite de son propre bouclier fiscal.