Ce mercredi soir à minuit, 936 000 dossiers doivent être bouclés sur Parcoursup. Mais dans un service de psychiatrie du 14e arrondissement de Paris, des adolescents racontent autre chose que des voeux de formation : crises d’angoisse, pleurs, sentiment d’avoir un avenir « foutu ». La plateforme censée ouvrir les portes de l’enseignement supérieur referme celles de la santé mentale d’une génération.

60 % des étudiants en détresse, et les psys débordés

Les chiffres du premier Baromètre national de la santé mentale des étudiants, publié par Ipsos pour l’IÉSEG et la start-up teale, glacent. Moins d’un étudiant sur deux (45 %) se considère en bonne santé mentale. Trois sur cinq (60 %) présentent une suspicion de souffrance psychologique, contre 36 % dans la population générale. Et 63 % affirment que leurs difficultés sont directement liées à leurs études.

Parcoursup, la procédure nationale d’accès à l’enseignement supérieur, ne déclenche pas seule ces troubles. Mais elle agit comme un accélérateur. Le docteur Mathias Gorog, psychiatre au groupe hospitalo-universitaire (GHU) Paris, constate un pic de consultations à chaque période de voeux. « Elle suscite un regain des troubles anxieux assez saillant », explique-t-il à France Info. « Des éléments dépressifs, d’anxiété face à l’école, face aux autres, face à l’extérieur en général. »

« Mon avenir était foutu » : les voix derrière les dossiers

Camille a 19 ans. Elle vient de confirmer ses candidatures, suivie en psychiatrie depuis plusieurs années. « Ce qui est stressant, c’est le fait de décevoir les autres, de se décevoir soi-même », confie-t-elle. « Quelque part, on a tous envie de prouver aux autres qu’on est capables de faire ce qu’on veut faire. »

Alex, lui, candidate pour la deuxième fois après un refus l’an dernier. « Aux résultats de Parcoursup de l’année dernière, j’étais en pleurs. Je ne savais pas quoi faire, je me disais que mon avenir était foutu », raconte-t-il à France Info. « On est vraiment perdu à la sortie de tout ça. »

Ces témoignages ne sont pas des cas isolés. Selon le baromètre Ipsos, 56 % des étudiants se sentent « constamment plus tendus ou stressés » que d’habitude, 52 % dorment moins bien à cause de leurs soucis, et 33 % se considèrent comme « quelqu’un qui ne vaut rien ». Un tiers (38 %) envisage d’arrêter ses études pour des raisons psychologiques.

936 000 candidats, un algorithme, zéro transparence

En 2024, plus de 936 000 candidats se sont inscrits sur Parcoursup, dont environ 660 000 lycéens de terminale. Les projections pour 2026 tablent sur une hausse de 2 à 3 %. Chacun peut formuler jusqu’à 10 voeux (et 20 sous-voeux), soit des millions de candidatures traitées par un algorithme dont le fonctionnement reste largement opaque.

La Cour des comptes, dans son rapport public 2025, ne mâche pas ses mots. Elle qualifie le système d’orientation d' »échec structurel » qui « amplifie le déterminisme social ». Derrière le discours officiel sur le libre choix, la juridiction financière pointe des « offres illisibles, des inégalités et une désorganisation ». Malgré 8 000 postes équivalent temps plein et 400 millions d’euros de budget annuel, les résultats ne suivent pas.

Les chiffres de la Cour confirment l’ampleur du problème. Moins d’un enfant de cadre supérieur sur 20 (5 %) est en difficulté scolaire, contre un sur quatre (26 %) chez les enfants d’ouvriers et près d’un sur deux (45 %) chez les enfants d’inactifs. Près de 40 % des jeunes considèrent leur orientation comme subie. Et un bachelier sur cinq regrette son choix une fois arrivé dans le supérieur.

Quarante pour cent d’orientations subies, pas choisies

Le rapport de la Cour des comptes met en lumière un paradoxe : Parcoursup a été conçu pour remplacer le tirage au sort d’Admission Post-Bac (APB), mais sept ans après son lancement, le sentiment d’injustice persiste. Quarante pour cent des élèves orientés vers la voie professionnelle le sont de manière contrainte, faute de places ailleurs ou d’alternatives accessibles.

L’économiste Julien Grenet, interrogé par Challenges après la publication du rapport, dénonce « l’opacité » du système. Chaque établissement fixe ses propres critères de classement, parfois sans les publier. Un lycéen de Créteil et un lycéen de Neuilly n’ont pas les mêmes chances face au même voeu, et l’algorithme entretient ce flou.

Côté parents, l’angoisse est partagée. France Info décrit des familles « aussi angoissées que les lycéens », confrontées à une « usine à gaz » administrative. Le Dr Gorog conseille aux parents de « laisser le champ libre » à leur enfant, tout en restant « complètement à disponibilité », un exercice d’équilibriste que peu de familles parviennent à tenir.

La machine qui broie les plus fragiles

Julia Néel Biz, cofondatrice de teale, résume le diagnostic : « La santé mentale n’est plus un sujet périphérique, elle conditionne directement la réussite et l’avenir de nos étudiants. » Armelle Dujardin-Vorilhon, directrice des études à l’IÉSEG, enfonce le clou : « La performance académique ne peut se construire sur le mal-être. »

Un chiffre concentre à lui seul l’absurdité du système : 58 % des étudiants en souffrance psychologique se tourneraient vers un outil d’intelligence artificielle pour se faire aider, presque autant que vers un psychiatre ou un psychologue (60 %). Faute de rendez-vous disponibles, une génération préfère confier son mal-être à un chatbot plutôt qu’à un humain.

43 % des étudiants interrogés déclarent avoir subi au moins un type de violence au cours de leurs études. Et 34 % ont le sentiment que personne ne cherche à les aider. Le cercle vicieux est enclenché : plus les obstacles s’accumulent, plus le mal-être s’installe, plus l’étudiant s’éloigne de ses objectifs.

Ce soir minuit, et après

La date limite du 1er avril ne marque que le début du marathon. Les résultats tomberont à partir du 5 juin, puis les candidats devront classer leurs voeux en attente entre le 5 et le 8 juin, avant la phase complémentaire en juillet. Autant d’étapes qui prolongent l’anxiété sur plusieurs mois.

La Cour des comptes formule 15 recommandations pour réformer l’orientation, de la transparence des algorithmes à un meilleur accompagnement dès le collège. Aucune n’a été mise en oeuvre. Ce mercredi soir, 936 000 dossiers seront validés dans les serveurs de Parcoursup. Pour les parents qui regardent leur enfant remplir ses voeux la gorge nouée, la vraie question n’est pas de savoir dans quelle formation il sera accepté, mais dans quel état il en ressortira.