Une femme de 38 ans, un Airbnb loué pour l’occasion, une seringue d’acide hyaluronique dans les fesses. Le 20 mars, à Villeurbanne, ce rendez-vous beauté improvisé s’est soldé par un arrêt cardiaque. C’est le premier décès directement lié à une injection esthétique clandestine en France.

Le drame relance un débat que les chirurgiens-plasticiens portent depuis quatre ans. Les signalements d’exercice illégal de la médecine esthétique ont été multipliés par dix entre 2021 et 2025 selon l’Ordre des médecins, sans que les moyens de contrôle suivent. Derrière les filtres Instagram et les prix cassés se cache un système opaque, lucratif, et désormais meurtrier.

Un Airbnb, une influenceuse, un arrêt cardiaque

Ce 20 mars, les secours sont appelés dans un appartement de Villeurbanne, en banlieue lyonnaise. Une trentenaire vient de s’effondrer après des injections d’acide hyaluronique et de lidocaïne au niveau des fessiers. Malgré l’intervention rapide du SAMU, elle décède sur place. Le médecin délivre un obstacle médico-légal, rapporte TF1 Info.

Sur les lieux, les policiers découvrent des seringues usagées, des fioles de lidocaïne et des boîtes de produit de comblement. L’autrice des injections, une influenceuse active sur Instagram, reconnaît les faits. Elle est mise en examen pour homicide involontaire et exercice illégal de la médecine, puis écrouée à la maison d’arrêt de Corbas dès le 22 mars. Deux complices, dont la fournisseuse de produits et une gestionnaire de rendez-vous, se sont présentées spontanément le lendemain, selon le service police-justice de TF1-LCI.

Pour le Dr Cyrille Devoir, médecin esthétique et urgentiste, cofondateur du Cercle des bonnes pratiques en médecine esthétique, deux hypothèses expliquent le décès. « La plus probable est une embolie pulmonaire massive, un embole de produit injecté ou de graisse qui migre dans une artère pulmonaire », a-t-il expliqué à 20 Minutes. « La seconde, c’est une toxicité à la lidocaïne, qui peut provoquer des troubles du rythme cardiaque. »

De 22 à 213 signalements en quatre ans

Les chiffres compilés par l’Ordre des médecins dessinent une courbe vertigineuse. En 2021, l’institution recevait 22 signalements d’actes médicaux et chirurgicaux illégaux à visée esthétique. En 2022, le total grimpe à 62. Puis 123 en 2023, 128 en 2024, et un record de 213 en 2025. Depuis janvier 2026, 28 cas supplémentaires ont déjà été répertoriés.

Sur les signalements de 2025, vingt ont donné lieu à une saisine du procureur au titre de l’article 40, selon VIDAL qui rapporte une dépêche AFP. Le Syndicat national de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique (SNCPRE) compte de son côté 33 plaintes en cours, indique Me Laëtitia Fayon, avocate du syndicat.

Ces chiffres restent très en dessous de la réalité, préviennent les professionnels. « Les victimes ne portent pas plainte parce qu’elles ont honte », constate le Dr Adel Louafi, secrétaire général du SNCPRE. L’Ordre des médecins se situe en bout de chaîne et ne voit qu’une fraction des cas.

Contrefaçon à 50 centimes, facture à 250 euros

Le modèle économique des « fake injectors » repose sur des marges colossales. Des produits achetés 50 centimes le millilitre passent en injection à 200 ou 250 euros, détaille le Dr Louafi. Les substances proviennent de l’étranger, souvent de la contrefaçon. Des patientes ont reçu du silicone ou du produit périmé à la place de l’acide hyaluronique, précise le Dr Devoir à 20 Minutes.

« Il y a des réseaux mafieux. Certaines patientes ont été menacées de mort », affirme le Dr Louafi à France 3 Régions. Les seringues sont parfois réutilisées sur plusieurs clientes, ce qui expose aussi à des transmissions de maladies virales, dont le VIH.

Le recrutement passe par Instagram et TikTok, où des comptes publient des photos « avant/après » et proposent des rendez-vous discrets, souvent dans des Airbnb ou des salons de beauté sans agrément. Le Cercle des bonnes pratiques estime que près de 40 % des actes esthétiques en France ont lieu hors du cadre médical.

Huit cas de botulisme en deux mois en 2024

Le décès de Villeurbanne est le point culminant d’une série d’alertes ignorées. En 2024, entre août et septembre, huit personnes sont admises en réanimation en Île-de-France après des injections illégales de toxine botulinique. Les victimes présentent des difficultés à parler, à avaler, à marcher, une vision floue, et pour certaines, des insuffisances respiratoires ayant nécessité une trachéotomie.

Le SNCPRE avait lancé sa première alerte publique en 2022. Quatre ans plus tard, le syndicat parle d’un « phénomène toujours hors de contrôle ». « On a dit que ça allait s’aggraver. Nous avions prévenu le ministère en décembre : vous aurez le premier mort avant cet été », rappelle le Dr Devoir. Le 20 mars, la prédiction s’est réalisée.

Le filtre Instagram, moteur de la demande

La médecine esthétique en France représente un marché en pleine expansion. Environ 2 millions de patients ont déjà consulté un médecin pour des soins esthétiques, dont 1,2 million pour des injections d’acide hyaluronique ou de Botox, selon le Conseil national de l’Ordre des médecins. Le public rajeunit : la littérature médicale décrit sous le terme de « Snapchat dysmorphia » le phénomène de patients qui veulent ressembler à leur version filtrée.

« Les filtres donnent une perception faussée de soi-même et peuvent augmenter l’insatisfaction corporelle, en particulier chez les adolescents », alertait le Dr Louafi lors de la conférence du SNCPRE le 18 mars dernier, deux jours avant le drame.

Pour les « fake injectors », cette demande croissante est un filon. Une formation en ligne de deux ou trois heures suffit à certaines pour se déclarer praticiennes. « Elles ont l’impression de maîtriser l’acte parce que, pour elles, une injection se résume à prendre une seringue et pousser sur un piston », résume le Dr Devoir.

Les médecins demandent l’application de la loi

Seuls les chirurgiens plasticiens, dermatologues et médecins esthétiques sont habilités à pratiquer ces actes en France. Le cadre juridique existe. Le SNCPRE ne réclame pas de nouvelles lois mais l’application de celles déjà en vigueur.

« Que le préfet, via les agences régionales de santé ou la DGCCRF, fasse fermer ce type d’établissement », insiste le Dr Louafi. À Lyon, une procédure judiciaire vise déjà un centre accusé d’avoir fait des dizaines de victimes, mais sans fermeture à ce stade.

La Dre Catherine Bergeret-Galley, présidente du SNCPRE, souligne un autre piège. « Même si des complications ne sont pas visibles tout de suite, elles peuvent intervenir 10, 20 ou 30 ans après », a-t-elle prévenu lors de la conférence du 18 mars.

L’enquête sur le décès de Villeurbanne se poursuit sous l’autorité d’un juge d’instruction. Le parquet de Lyon doit encore établir si le réseau mis en cause dans cette affaire est relié à d’autres praticiens clandestins actifs dans la région.