Un an jour pour jour. Le 2 avril 2025, Donald Trump dévoilait son « Liberation Day », des surtaxes massives sur les importations qui avaient fait plonger Wall Street en quelques heures. Douze mois plus tard, le président américain a signé un nouveau décret visant cette fois un secteur resté jusqu’ici intouchable : les médicaments brevetés. Taxe maximale annoncée : 100 %. Mais derrière le chiffre choc, la mécanique est plus subtile qu’il n’y paraît.

30 ans d’exemption rayés d’un trait de plume

Depuis un accord sectoriel de l’Organisation mondiale du commerce signé en 1994, les produits pharmaceutiques circulaient entre pays avancés sans droits de douane. Ce régime protégeait autant les laboratoires que les patients, en maintenant des chaînes d’approvisionnement fluides entre l’Europe, l’Asie et les Etats-Unis. Le décret signé jeudi 2 avril met fin à cette parenthèse pour les produits de marque et brevetés importés sur le sol américain.

Trump invoque la « sécurité nationale » pour justifier la mesure, en s’appuyant sur la section 232 du Trade Expansion Act de 1962, le même texte qu’il avait utilisé pour taxer l’acier, l’aluminium, les voitures et même les meubles de cuisine. Une parade juridique devenue systématique depuis que la Cour suprême, le 20 février dernier, a invalidé les droits de douane imposés via une autre loi, l’IEEPA.

100 % en théorie, 0 % pour ceux qui négocient

Le taux de 100 % ne s’appliquera pas du jour au lendemain, ni à tout le monde. Le décret prévoit un mécanisme de négociation en trois paliers. Les laboratoires qui ont déjà signé un accord de prix dit « Most Favored Nation » avec l’administration et construisent des usines aux Etats-Unis paient 0 %. Ceux qui n’ont pas d’accord de prix mais s’engagent à relocaliser leur production voient le taux plafonné à 20 % pendant le reste du mandat. Tous les autres écopent de la surtaxe intégrale, mais disposent encore de 120 à 180 jours pour négocier avant qu’elle entre en vigueur.

Selon un haut responsable de l’administration cité par AP News, 17 accords ont déjà été conclus avec des grands laboratoires, dont 13 formellement signés. Parmi les entreprises ayant plié : Pfizer, Eli Lilly et Bristol Myers Squibb, qui se sont engagées à baisser les prix de certains traitements en échange de conditions douanières favorables.

L’Europe à l’abri, du moins en apparence

Pour les industriels européens, la pilule est moins amère. L’accord commercial conclu entre Bruxelles et Washington en août 2025 plafonne les droits de douane sur les médicaments européens exportés vers les Etats-Unis à 15 %, bien loin de la taxe de 100 %. Le Japon, la Corée du Sud et la Suisse bénéficient du même taux. Le Royaume-Uni a obtenu encore mieux : 10 %, avec la promesse d’une réduction à 0 % dans le cadre d’un futur accord bilatéral.

Bruxelles a voulu rassurer. « Ce niveau maximal de droits de douane constitue l’assurance qu’aucun droit supplémentaire ne sera appliqué », a affirmé Olof Gill, porte-parole de la Commission européenne chargé du commerce, soulignant que l’UE restait « le seul partenaire commercial à être parvenu à un tel résultat ». Les Etats-Unis représentent le premier débouché des exportations pharmaceutiques européennes : 38,2 % des ventes hors UE y ont été réalisées en 2024, générant un excédent commercial record de 193,6 milliards d’euros selon Eurostat.

Les génériques épargnés, les patients américains exposés

Le décret ne touche pas les génériques, qui représentent 90 % des médicaments vendus sur ordonnance aux Etats-Unis. Mais les 10 % restants pèsent lourd : ce sont les traitements les plus coûteux, contre le cancer, les maladies auto-immunes ou les pathologies rares. Des molécules dont les prix sont déjà en moyenne 4,22 fois plus élevés aux Etats-Unis qu’en Europe, selon une étude RAND financée par le gouvernement américain et publiée en 2024.

Stephen J. Ubl, directeur général de PhRMA, le puissant lobby de l’industrie pharmaceutique américaine, a prévenu que ces taxes « sur les médicaments de pointe augmenteront les coûts et pourraient compromettre des milliards d’investissements aux Etats-Unis ». Il a rappelé que les médicaments importés provenaient « de manière écrasante d’alliés fiables » des Etats-Unis. En Europe, la fédération Efpia a qualifié l’instauration de ces droits de « pire des situations », estimant qu’ils « perturbent les chaînes d’approvisionnement et empêchent les patients d’obtenir des traitements vitaux ».

Un levier de pression, pas une barrière douanière

Le schéma se répète depuis le début du second mandat. Trump annonce un chiffre spectaculaire, puis négocie des exemptions au cas par cas, transformant la menace tarifaire en outil de politique industrielle. Les 17 accords déjà signés avec des laboratoires montrent que la tactique fonctionne : les entreprises acceptent de baisser leurs prix et d’investir sur le sol américain pour échapper à la sanction.

Le problème, selon plusieurs économistes, c’est que ce mécanisme favorise les géants capables de négocier en face à face avec la Maison Blanche, au détriment des fabricants de taille intermédiaire et des pays moins puissants politiquement. L’Australie, qui exporte pour 1,35 milliard de dollars de produits pharmaceutiques vers les Etats-Unis chaque année, a vivement protesté. « Ce n’est pas dans l’intérêt des consommateurs américains d’imposer un prix plus élevé sur les exportations de l’Australie vers l’Amérique », a lancé le ministre australien de la Santé, Mark Butler.

Acier, voitures, médicaments : la spirale sectorielle

Le décret du 2 avril ne se limite pas aux pilules. Trump a aussi revu à la hausse ses droits de douane de 50 % sur l’acier, l’aluminium et le cuivre, en modifiant le mode de calcul pour inclure la « valeur douanière complète » des importations, une manoeuvre destinée à empêcher les contournements. Les produits dérivés contenant plus de 15 % de métal en poids seront désormais taxés à 25 % sur l’ensemble de leur valeur.

Cette accumulation de taxes sectorielles dessine une stratégie de substitution : après la gifle de la Cour suprême en février, qui lui a retiré le pouvoir d’imposer des droits massifs d’un seul coup via l’IEEPA, Trump procède industrie par industrie. Voitures, bois, meubles de cuisine, et maintenant médicaments. Chaque secteur fait l’objet d’un décret séparé invoquant la sécurité nationale.

En France, le Leem, syndicat des laboratoires pharmaceutiques, a rappelé que « les médicaments et les vaccins ne peuvent être assimilés à des biens marchands ordinaires » et que « leur libre circulation constitue un impératif de santé publique ». Les premières taxes sur les médicaments non couverts par un accord pourraient tomber dès l’été 2026, soit 120 jours après la signature du décret. D’ici là, les négociations entre laboratoires et Maison Blanche vont s’accélérer, avec un rapport de force où chaque molécule brevetée est devenue une monnaie d’échange.