16 milliards d’unités Scoville. Le piment le plus fort du monde, Pepper X, culmine à 2,69 millions. La capsaïcine pure, la molécule qui brûle la langue dans chaque piment, atteint 16 millions. La résinifératoxine, elle, les pulvérise : mille fois plus puissante que la capsaïcine, produite par une plante marocaine qui ressemble à un cactus inoffensif.

Un buisson épineux des montagnes de l’Atlas

Euphorbia resinifera pousse sur les pentes rocailleuses de l’Atlas marocain. Vue de loin, elle passe pour un cactus banal : des tiges succulentes dressées, quatre arêtes garnies d’épines courtes, des coussinets verts qui s’étalent jusqu’à deux mètres de large pour 60 centimètres de haut. Rien d’impressionnant. Sauf que sous sa peau, la plante stocke un latex blanc laiteux qui contient la substance naturelle la plus piquante jamais mesurée par la science.

Ce latex séché, appelé euphorbium, est connu depuis l’Antiquité. Les Romains l’utilisaient déjà sous le règne de l’empereur Auguste, rapporte l’encyclopédie botanique du Jardin botanique national des États-Unis. On le retrouve dans des traités de médecine traditionnelle du Maghreb, où il servait de remède externe contre les douleurs articulaires. Les bergers de l’Atlas, eux, savaient depuis longtemps qu’il ne fallait surtout pas toucher la sève à mains nues.

Mille fois plus brûlante que la capsaïcine

La résinifératoxine (RTX) a été isolée en 1975. Sa structure chimique ressemble à celle de la capsaïcine, le composé actif des piments, mais en version nucléaire. Sur l’échelle de Scoville, qui mesure la puissance des substances piquantes, la RTX affiche 16 milliards d’unités. Pour mettre ce chiffre en perspective : un piment jalapeño oscille entre 2 500 et 8 000 unités. Un habanero grimpe à 350 000. Le Carolina Reaper, longtemps recordman, plafonne à 2,2 millions. Pepper X, sacré champion du monde par le Guinness en 2023, atteint 2,69 millions. La capsaïcine pure, c’est 16 millions. La résinifératoxine, c’est 16 milliards. Le rapport entre un jalapeño et la RTX est comparable à celui entre une goutte d’eau et le lac Léman.

Cette puissance s’explique par le mécanisme d’action de la molécule. Comme la capsaïcine, la RTX se fixe sur le récepteur TRPV1, un capteur de douleur présent à la surface des neurones sensoriels. Ce récepteur détecte normalement la chaleur et les brûlures. La capsaïcine l’active brièvement, d’où la sensation de feu dans la bouche. La RTX, elle, s’y accroche avec une intensité colossale. Le canal ionique s’ouvre en grand, les ions calcium affluent massivement dans la cellule nerveuse, et la surcharge tue le neurone. Le résultat : les terminaisons nerveuses sont détruites. La douleur n’est pas temporaire, elle est définitivement supprimée dans la zone touchée.

Arme chimique végétale contre les herbivores

Pourquoi une plante produit-elle un composé aussi dévastateur ? La réponse tient en un mot : survie. Dans les montagnes arides du Maroc, l’eau est rare et la végétation attire les chèvres et les dromadaires. Euphorbia resinifera a développé la RTX comme défense chimique ultime. Un animal qui mord dans une tige ressent une douleur si violente qu’il ne recommencera jamais. La stratégie fonctionne : les troupeaux évitent instinctivement ces coussinets verts, rapporte Oddity Central.

La plante est d’ailleurs classée en Annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), ce qui signifie que son commerce est réglementé à l’échelle mondiale. Une cousine, Euphorbia poissonii, pousse dans le nord du Nigeria et contient la même toxine.

Du poison au médicament contre la douleur

Le paradoxe de la RTX fascine les chercheurs depuis trois décennies. La même molécule qui provoque une douleur insoutenable pourrait devenir l’un des antidouleurs les plus puissants jamais mis au point. Le principe : en détruisant sélectivement les neurones qui transmettent la douleur chronique, la RTX pourrait soulager des patients atteints de cancers avancés ou de neuropathies sévères, sans les effets secondaires des opioïdes (accoutumance, somnolence, risque de surdose).

En 1997, l’équipe du chimiste Paul Wender à l’université Stanford a réussi la première synthèse totale de la RTX en laboratoire, un exploit qui nécessite plus de 25 étapes chimiques à partir du pentadién-3-ol. Cette avancée a ouvert la voie à des essais cliniques. Les Instituts nationaux de la santé américains (NIH) ont publié en 2018 une étude montrant qu’une injection sous-cutanée de RTX chez le rat réduisait la douleur post-chirurgicale pendant dix jours consécutifs. Des tests sont en cours sur des patients souffrant de polyneuropathie diabétique et de névralgies post-zostériennes, selon la base de données PubChem du National Center for Biotechnology Information.

Ce que les amateurs de piment ignorent

Les concours de dégustation de piments forts cartonnent sur les réseaux sociaux. Des millions de personnes se filment en croquant un Carolina Reaper ou un Pepper X, le visage rouge, les yeux en larmes. Ces défis semblent extrêmes, mais ils restent dans le domaine du supportable : la capsaïcine provoque une douleur vive qui s’estompe en quelques dizaines de minutes.

Avec la RTX, la comparaison s’arrête. La molécule ne brûle pas, elle détruit. Un contact cutané avec la résine d’Euphorbia resinifera provoque des brûlures chimiques graves, selon l’Encyclopédie des plantes toxiques citée par Wikipedia. L’ingestion, même en quantité infime, peut entraîner des lésions irréversibles des muqueuses. C’est la raison pour laquelle la RTX n’a jamais été utilisée en cuisine et ne le sera jamais : elle se situe au-delà de toute expérience culinaire.

Les essais cliniques en cours détermineront si cette toxine végétale peut être transformée en traitement médical viable. Si les résultats confirment les données animales, la RTX pourrait offrir une alternative aux millions de patients dépendants aux opioïdes dans le monde. L’Organisation mondiale de la santé estime que 600 000 personnes meurent chaque année de surdoses d’opioïdes. Une plante marocaine pourrait, dans quelques années, contribuer à réduire ce chiffre.