320 milliards de dollars. C’est la valeur cumulée des stablecoins en circulation en mars 2026, selon DefiLlama. Plus que le PIB de la Finlande. Pourtant, la majorité des Français seraient incapables d’expliquer comment ces jetons numériques maintiennent leur valeur fixe, jour après jour, sans banque centrale derrière. Le principe paraît simple : un stablecoin vaut un dollar. Toujours. Sauf que cette promesse repose sur des mécanismes très différents selon l’émetteur, et que l’un d’entre eux a déjà provoqué un krach de 40 milliards de dollars.
Un dollar numérique, mais pas celui de la banque centrale
Un stablecoin est une cryptomonnaie conçue pour conserver une valeur stable, le plus souvent indexée sur le dollar américain. Contrairement au bitcoin, dont le cours peut perdre 20 % en une semaine, un stablecoin comme le Tether (USDT) ou l’USD Coin (USDC) affiche en permanence un prix proche de 1,00 dollar. L’idée : offrir aux utilisateurs de cryptomonnaies un point d’ancrage, une sorte de compte courant numérique qui ne bouge pas pendant que le reste du marché fait des montagnes russes.
En pratique, les stablecoins servent de passerelle. Un trader qui vend ses bitcoins ne repasse pas forcément par l’euro ou le dollar sur son compte en banque : il convertit en USDT, qui reste disponible instantanément sur la blockchain pour un prochain achat. Mais leur usage dépasse largement le trading. Dans les pays où le système bancaire est fragile ou la monnaie locale instable, en Argentine, au Nigeria, en Turquie, les stablecoins servent de compte d’épargne de fait. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), les transferts de stablecoins entre particuliers ont dépassé 2 700 milliards de dollars en volume annuel en 2025.
Trois modèles, trois niveaux de risque
Tous les stablecoins promettent de valoir un dollar, mais la façon dont ils tiennent cette promesse varie du tout au tout. Trois grandes familles coexistent.
La première et la plus répandue repose sur des réserves en actifs réels. Tether, qui contrôle 58 % du marché avec 187 milliards de dollars en circulation, affirme détenir pour chaque USDT émis un dollar (ou équivalent) en réserve. Son dernier rapport d’attestation, réalisé par le cabinet BDO Italia, indique que 82 % de ces réserves sont investies en bons du Trésor américain, le reste en fonds monétaires, accords de rachat et or. Circle, l’émetteur de l’USDC (25 % du marché, environ 80 milliards de dollars), applique un modèle similaire avec des réserves auditées mensuellement et hébergées chez des banques américaines réglementées. Le principe est simple : vous déposez un dollar, l’émetteur crée un jeton. Vous rendez le jeton, l’émetteur vous rend le dollar.
La deuxième famille fonctionne par sur-collatéralisation en cryptomonnaies. Le DAI, émis par le protocole décentralisé MakerDAO, en est le principal représentant. Pour obtenir 100 dollars de DAI, il faut déposer au minimum 150 dollars d’ethereum ou d’autres cryptos en garantie. Si la valeur du collatéral chute trop, le système liquide automatiquement la position. Ce mécanisme élimine le besoin de faire confiance à un émetteur central, mais il immobilise davantage de capital.
La troisième famille, celle des stablecoins algorithmiques, ne repose sur aucune réserve physique. La stabilité est censée être maintenue par un jeu d’arbitrage entre deux jetons : quand le stablecoin passe sous un dollar, le protocole incite les utilisateurs à l’acheter en échange du second jeton, et inversement. Sur le papier, l’offre et la demande s’équilibrent. Dans les faits, ce modèle a produit le pire accident de l’histoire des cryptomonnaies.
Mai 2022 : 40 milliards envolés en cinq jours
Le TerraUSD (UST) était le troisième stablecoin mondial par capitalisation. Son mécanisme algorithmique reposait sur un jeton jumeau, le LUNA : pour créer un UST, on brûlait l’équivalent en LUNA, et réciproquement. Le système tenait tant que la confiance perdurait. Le 7 mai 2022, un retrait massif de liquidités a fait passer l’UST sous 0,98 dollar. La panique s’est installée. Les détenteurs ont voulu sortir en masse, ce qui a provoqué une création frénétique de LUNA, diluant sa valeur à grande vitesse. En cinq jours, le LUNA est passé de 80 dollars à une fraction de centime. L’UST a touché 0,06 dollar. Quarante milliards de dollars de valeur se sont volatilisés.
Un rapport du Congressional Research Service américain a conclu que l’absence de collatéral tangible rendait ce type de stablecoin structurellement vulnérable aux paniques bancaires, le même phénomène que les ruées vers les guichets du XIXe siècle, transposé dans le code informatique. La Banque nationale suisse (BNS) a publié une étude détaillée montrant que plusieurs failles de conception du TerraUST rendaient son effondrement prévisible dès que la confiance vacillait.
Tether, le géant qui inquiète autant qu’il rassure
Avec 187 milliards de dollars en circulation et 141,6 milliards investis en bons du Trésor américain, Tether détient plus de dette américaine que l’Allemagne ou l’Australie. L’entreprise a dégagé 10 milliards de dollars de bénéfices en 2025, un chiffre comparable à celui de Goldman Sachs, le tout avec quelques centaines d’employés basés entre les îles Vierges britanniques et le Salvador.
Le problème : Tether n’a jamais été audité par un cabinet comptable de premier plan (Big Four). Ses rapports d’attestation, réalisés par BDO Italia, vérifient l’état des réserves à un instant donné mais ne constituent pas un audit complet. En 2021, la CFTC (le régulateur américain des marchés dérivés) a infligé 41 millions de dollars d’amende à Tether pour avoir menti sur la composition de ses réserves entre 2016 et 2019. À l’époque, l’entreprise affirmait que chaque USDT était adossé à un dollar en banque, alors qu’une partie significative des réserves se trouvait dans des prêts à court terme et des investissements illiquides.
Depuis, Tether a considérablement renforcé la qualité de ses réserves, les bons du Trésor représentant désormais la grande majorité de ses actifs. Mais la concentration reste vertigineuse : si Tether rencontrait un problème de solvabilité, les 187 milliards de dollars en circulation provoqueraient une onde de choc sur l’ensemble du marché crypto, et potentiellement sur le marché obligataire américain.
L’Europe serre la vis, les États-Unis accélèrent
Face à cette croissance, les régulateurs ont réagi. L’Union européenne a pris les devants avec le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets), entré en vigueur en juin 2024. Depuis le 30 juin de cette année-là, tout émetteur de stablecoin opérant en Europe doit obtenir une licence de l’Autorité bancaire européenne (ABE) ou d’un régulateur national. Les réserves doivent être détenues en actifs liquides et sûrs. Le volume de transactions quotidiennes d’un stablecoin non libellé en euros est plafonné à 200 millions d’euros, un seuil qui vise directement les jetons adossés au dollar.
Résultat concret : l’USDC de Circle a obtenu sa conformité MiCA et reste disponible sur les plateformes européennes. Tether, en revanche, a vu son USDT retiré de plusieurs places de marché en Europe, faute d’avoir obtenu l’agrément requis dans les délais. L’échéance finale est fixée au 1er juillet 2026 : passé cette date, tout émetteur non conforme sera exclu du marché européen.
Aux États-Unis, le projet de loi GENIUS Act (Guiding and Establishing National Innovation for US Stablecoins) vise à créer un cadre fédéral imposant des réserves 1:1 en actifs de haute qualité, des audits mensuels et un mécanisme de rachat instantané. Le texte est en discussion au Congrès début 2026.
La BCE, de son côté, pousse un argument plus radical. Dans plusieurs prises de position publiques, elle a averti que la croissance non régulée des stablecoins libellés en dollars pourrait « vider » les dépôts bancaires européens : des particuliers et des entreprises convertissant leurs euros en USDC ou USDT pour bénéficier de rendements ou de la commodité du numérique. Un scénario que la banque centrale aimerait contrer avec l’euro numérique, dont le lancement reste incertain.
Un marché à 320 milliards qui ne ralentit pas
Le marché des stablecoins a triplé en deux ans. USDT et USDC captent à eux seuls 83 % du total. Derrière, une constellation de plus de 340 concurrents tente d’exister : le USDS, le USDe, le DAI, le PYUSD de PayPal lancé fin 2023. La tendance de fond ne se limite plus au trading de cryptomonnaies. Visa a intégré l’USDC dans son réseau de paiements. Stripe permet aux commerçants d’accepter des stablecoins. Des entreprises comme SpaceX utilisent l’USDT pour rapatrier des fonds depuis des pays à contrôle des changes strict, selon des documents financiers rendus publics en 2024.
Le règlement MiCA entre en pleine application en Europe cet été. Le GENIUS Act pourrait être voté aux États-Unis avant la fin de l’année. D’ici là, Tether prévoit de lever entre 5 et 20 milliards de dollars pour se transformer en conglomérat technologique, avec des divisions dans l’intelligence artificielle, l’énergie et les communications pair-à-pair. Le stablecoin, inventé en 2014 comme un simple outil de trading, est devenu une infrastructure financière mondiale que les États ne peuvent plus ignorer.