En octobre 2025, Alain Cabot et sa fille Marina reprennent les fouilles sur un terrain argileux de Mèze, entre Montpellier et Béziers. Une campagne de routine sur un site connu depuis trente ans. Quelques semaines plus tard, la couche sédimentaire livre plus de 100 oeufs de dinosaures intacts, serrés les uns contre les autres. « Jusqu’à présent, on ne trouvait que des nids espacés de plusieurs dizaines de mètres, avec 4 à 6 oeufs maximum. Une centaine, je n’avais jamais vu ça », a confié le paléontologue à Futura-Sciences.

Le plus grand gisement d’oeufs de dinosaures d’Europe, sur 50 km²

Le site de Mèze vient de basculer dans une autre catégorie. Avec cette concentration d’oeufs fossilisés, l’Hérault se hisse au rang de troisième gisement mondial, derrière le désert de Gobi en Chine et l’État du Montana aux États-Unis, selon les données du Musée-Parc des Dinosaures de Mèze et de l’Université de Montpellier II. Aucun site européen n’a livré autant d’oeufs en un seul horizon stratigraphique.

Les chiffres donnent le vertige. Le gisement couvre une bande de 50 km². Les couches sédimentaires, accumulées sur une dizaine de millions d’années, atteignent près de 1 000 mètres d’épaisseur. Les oeufs, gros comme des ballons de football, datent de 70 à 72 millions d’années, la toute fin du Crétacé supérieur. Et les chercheurs pensent que la centaine d’oeufs exhumés depuis l’automne ne représente qu’une fraction de ce qui se cache encore sous les argiles ocre jaune, rapporte Newsweek.

Titanosaures, rabdodons, dromaeosaures : dix espèces cohabitaient ici

Ce qui rend Mèze exceptionnel, ce n’est pas seulement le nombre. C’est la diversité. Les paléontologues ont identifié une dizaine d’espèces différentes à partir de la forme et de la taille des oeufs. Les plus gros, parfaitement ronds, appartiennent aux titanosaures, des herbivores quadrupèdes de 12 mètres de long qui ressemblent aux diplodocus. Plus petits et de structure différente, d’autres oeufs sont attribués au Rhabdodon priscus, un herbivore à bec corné de 5 à 6 mètres qui broutait les fougères arborescentes des anciennes berges. Le site a aussi livré des restes de dromaeosaures, des carnivores bipèdes de 2,50 mètres, cousins du vélociraptor. Des oeufs d’ankylosaures, les herbivores cuirassés, pourraient également se cacher dans les couches inférieures.

Le taux d’éclosion des oeufs dépasse 95 %. Autrement dit, la très grande majorité des petits sont sortis de leur coquille il y a 70 millions d’années. Les scientifiques disposent donc de coquilles vides, mais d’une conservation remarquable, certaines préservant des structures internes visibles. Une poignée d’entre elles pourrait encore contenir des embryons fossilisés, le Graal absolu des paléontologues.

Quand le sud de la France ressemblait au Tchad

Pour comprendre pourquoi autant de dinosaures pondaient au même endroit, il faut remonter à la géographie de l’époque. Il y a 70 millions d’années, ce qu’on appelle aujourd’hui le Languedoc faisait partie de l’Île Franco-Ibérique, la plus grande d’un archipel tropical situé à la latitude actuelle du Tchad ou de la République centrafricaine. L’orogenèse des Pyrénées, la collision entre le bloc ibérique et l’Eurasie, venait de commencer.

Le paysage ressemblait à une plaine chaude traversée de fleuves. Les titanosaures revenaient pondre périodiquement sur les berges, comme les tortues marines qui rejoignent la même plage chaque saison, selon Futura-Sciences. Les crues successives enfouissaient les nids sous les sédiments en quelques heures, créant les conditions parfaites pour la fossilisation. Le processus s’est répété des milliers de fois sur plusieurs millions d’années. Des milliers de pontes se sont ainsi empilées sur des millions d’années, couche après couche, dans les argiles qui deviendront les collines de l’Hérault.

La France, terre de dinosaures sous-estimée

Mèze n’est pas un cas isolé. À 200 kilomètres de là, le site de Sainte-Victoire près d’Aix-en-Provence abrite environ 1 000 oeufs fossilisés sur une réserve naturelle nationale de 280 hectares, avec une densité d’un oeuf par mètre carré par endroits. La Montagne Sainte-Victoire est une réserve géologique nationale depuis 1994, fermée au public. Mèze, lui, reste accessible à travers le musée-parc fondé par Alain Cabot en 1997.

Le village de Cruzy, toujours dans l’Hérault, a également fourni des spécimens remarquables, dont un ankylosaure de 3 mètres à plaques blindées découvert en 1999. En 1998, c’est à Mèze qu’a été identifié le plus petit oeuf de dinosaure jamais trouvé, un spécimen de 7 centimètres baptisé Prismatoolithus caboti, du nom de son découvreur. Le sud de la France concentre, sur une bande de quelques centaines de kilomètres, une densité de fossiles comparable aux sites emblématiques des badlands de l’Alberta au Canada ou du Dinosaur National Monument dans l’Utah.

Le contraste avec les grands sites étrangers saute aux yeux quand on parle de moyens. Les campagnes de fouilles françaises reposent encore largement sur des structures associatives et des passionnés comme Alain Cabot, qui creuse depuis 30 ans avec des budgets dérisoires face aux grandes universités américaines ou chinoises. « Ce qu’on trouve à Mèze doit rester à Mèze », résume le paléontologue dans Newsweek, inquiet que les fossiles partent dans des collections privées.

Les fouilles se poursuivent. La couche d’oeufs s’étend bien au-delà de la tranchée actuelle. Selon l’équipe du musée-parc, plusieurs années de travaux seront nécessaires pour cartographier l’ensemble du gisement. La prochaine campagne, prévue à l’automne 2026, devrait permettre de savoir si les argiles de Mèze cachent le trésor que personne n’a encore trouvé en France : un embryon de titanosaure fossilisé dans sa coquille. En Argentine et en Chine, de tels embryons ont révolutionné la compréhension du développement de ces géants. Mèze pourrait leur emboîter le pas.