Un médicament contre l’épilepsie, vendu depuis des décennies pour quelques euros, empêche la formation des plaques qui détruisent le cerveau des malades d’Alzheimer. L’étude vient de Northwestern University, à Chicago. Le hic : pour que ça marche, il faudrait commencer à le prendre vingt ans avant le moindre trou de mémoire.

La protéine tueuse se cache dans les vésicules du cerveau

L’équipe de Jeffrey Savas, professeur de neurologie comportementale à Northwestern, a publié ses résultats dans Science Translational Medicine le 11 février 2026. En étudiant des neurones humains et des modèles animaux, les chercheurs ont identifié l’endroit précis où le peptide amyloïde-bêta 42, le plus toxique des fragments protéiques liés à Alzheimer, commence à s’accumuler : à l’intérieur des vésicules synaptiques, ces minuscules poches qui permettent aux neurones de communiquer entre eux.

Chaque pensée, chaque souvenir, chaque sensation passe par un cycle où ces vésicules fusionnent avec la membrane du neurone, libèrent leur contenu, puis se reforment. C’est pendant cette phase de recyclage que le problème survient. Une protéine précurseur, appelée APP, est happée vers l’intérieur du neurone et découpée en fragments toxiques qui, au fil des années, s’agglomèrent en plaques amyloïdes. Ces plaques finissent par étouffer les cellules nerveuses et provoquer la perte de mémoire caractéristique de la maladie.

Le lévétiracétam ralentit le recyclage et coupe la production toxique

Le lévétiracétam, prescrit depuis les années 2000 contre les crises d’épilepsie, se fixe sur une protéine nommée SV2A, présente à la surface des vésicules synaptiques. En s’y accrochant, il freine légèrement le processus de recyclage. La protéine APP reste plus longtemps à la surface du neurone, exposée à l’extérieur, au lieu d’être aspirée vers l’intérieur. Résultat : le neurone ne produit presque plus de peptide amyloïde-bêta 42.

« La plupart des médicaments contre Alzheimer tentent de nettoyer les plaques une fois qu’elles sont formées. Nous avons trouvé un mécanisme qui empêche la production des peptides toxiques », a expliqué Savas à Northwestern Now. La différence est de taille : agir en amont plutôt que courir après les dégâts.

Sur les neurones humains cultivés en laboratoire, le lévétiracétam a bloqué l’accumulation d’amyloïde-bêta 42. Sur les modèles animaux, les résultats ont confirmé la tendance. Les chercheurs ont ensuite croisé leurs données avec des dossiers cliniques de patients déjà sous lévétiracétam pour leur épilepsie et atteints d’Alzheimer en parallèle.

Les patients sous lévétiracétam survivent plus longtemps après le diagnostic

L’analyse des données cliniques existantes a révélé un écart significatif. Les patients alzheimer qui prenaient du lévétiracétam ont vécu plusieurs années de plus entre le diagnostic de déclin cognitif et le décès, comparés à ceux traités par lorazépam ou par d’autres antiépileptiques. L’équipe insiste sur une nuance : il s’agit d’une corrélation observée dans des dossiers médicaux, pas d’un essai clinique contrôlé avec placebo. La preuve est encourageante, pas définitive.

En France, 1,4 million de personnes vivent avec Alzheimer ou une maladie apparentée, selon France Alzheimer. Chaque année, 225 000 nouveaux cas sont diagnostiqués, et seuls 34 % des malades ont reçu un diagnostic formel. L’âge moyen au moment du diagnostic se situe autour de 72 ans, mais la maladie commence à creuser ses sillons dans le cerveau des décennies plus tôt.

Le piège des vingt ans d’avance

C’est là que le paradoxe devient vertigineux. Pour stopper la production de plaques, il faudrait administrer le médicament « très, très tôt, potentiellement vingt ans avant que les tests actuels ne détectent des niveaux anormaux d’amyloïde », selon les mots de Savas. Autrement dit, commencer le traitement vers 50 ans pour une maladie qui se déclare en moyenne à 72 ans, chez des patients qui ne présentent aucun symptôme et dont la plupart ne développeront jamais la maladie.

Chez les personnes déjà atteintes de démence, le lévétiracétam ne change rien. « Le cerveau a subi des modifications irréversibles et beaucoup de mort cellulaire », a précisé le chercheur. Le médicament ferme la vanne, mais ne répare pas les dégâts en aval.

Les premiers candidats au traitement préventif seraient les porteurs de formes génétiques d’Alzheimer, identifiables par un simple test sanguin. Autre population cible : les personnes atteintes du syndrome de Down. Selon l’étude, 95 % d’entre elles développent Alzheimer avant 40 ans. L’équipe de Northwestern a d’ailleurs retrouvé les mêmes accumulations de protéines toxiques dans les tissus cérébraux de patients trisomiques décédés entre 20 et 30 ans, confirmant que le mécanisme débute bien des décennies avant les premiers oublis.

Un successeur plus puissant déjà sur la paillasse

Le lévétiracétam a un défaut : il se dégrade vite dans l’organisme. Pour un traitement préventif destiné à durer des années, ce n’est pas idéal. L’équipe de Savas travaille déjà sur des variantes modifiées du médicament, conçues pour rester plus longtemps dans le corps et cibler le mécanisme SV2A avec plus de précision.

En parallèle, un autre laboratoire de Northwestern avait identifié fin 2025 une molécule expérimentale baptisée NU-9, capable de bloquer les dommages précoces et de réduire l’inflammation cérébrale chez la souris. Deux pistes distinctes, un même objectif : intercepter Alzheimer des années avant que le premier trou de mémoire ne se creuse.

La prochaine étape pour le lévétiracétam sera un essai clinique contrôlé sur des patients à haut risque, avec un suivi sur plusieurs années. Si les résultats confirment les données observationnelles, un médicament générique à quelques euros pourrait devenir l’arme préventive la plus accessible contre une maladie qui coûte, selon l’OMS, plus de 1 300 milliards de dollars par an à l’économie mondiale.