Deux sacs à dos bourrés d’explosifs, des détonateurs, et un gazoduc russe à quelques centaines de mètres. Le tout découvert un dimanche de Pâques, à sept jours pile de l’élection la plus serrée que la Hongrie ait connue depuis seize ans. Le scénario semble écrit pour un thriller politique. Le problème, c’est que personne ne s’accorde sur l’auteur du script.

Des « explosifs d’une puissance dévastatrice » à Kanjiža

Dimanche 5 avril, l’armée et la police serbes ont localisé deux sacs à dos contenant de volumineux paquets d’explosifs équipés de détonateurs, à Kanjiža, dans le nord de la Serbie. Le lieu n’a rien d’anodin : il se trouve à quelques centaines de mètres du Balkan Stream, le prolongement européen du TurkStream, le gazoduc qui achemine le gaz russe vers la Serbie et la Hongrie.

Le président serbe Aleksandar Vučić a pris la parole en fin de journée pour confirmer la découverte. « Nos unités ont trouvé un explosif d’une puissance dévastatrice », a-t-il déclaré, précisant qu’il existait « certaines traces » sans vouloir en dire davantage sur les responsables. La Serbie importe environ 6 millions de mètres cubes de gaz russe par jour via ce corridor, à un tarif deux fois inférieur au prix du marché. Toute interruption de l’approvisionnement aurait des conséquences immédiates sur l’économie du pays.

Orbán convoque son conseil de sécurité en urgence

Viktor Orbán, premier ministre hongrois, a réagi dans la foulée en convoquant un conseil de défense d’urgence. Le ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, a été plus direct : « Quelqu’un a tenté de faire sauter le gazoduc TurkStream », a-t-il affirmé. Budapest a annoncé le déploiement de forces militaires le long de la section hongroise du pipeline pour en sécuriser l’accès.

Le calendrier n’échappe à personne. La Hongrie vote le 12 avril, dans exactement sept jours. Orbán, au pouvoir depuis 2010, affronte le scrutin le plus difficile de sa carrière. Selon un sondage du 21 Research Institute publié début avril, le parti d’opposition Tisza, mené par Péter Magyar, recueille 56 % des intentions de vote parmi les électeurs décidés, contre 37 % pour le Fidesz d’Orbán. L’agrégateur PolitPro confirme la tendance avec 48,7 % pour Tisza contre 40,8 % pour le Fidesz.

L’opposition dénonce une mise en scène « cousue de fil blanc »

Péter Magyar n’a pas mâché ses mots. « Plusieurs personnes avaient publiquement signalé que quelque chose allait « accidentellement » se passer en Serbie, près du gazoduc, pendant le week-end de Pâques, une semaine avant les élections hongroises. Et c’est exactement ce qui s’est produit », a écrit le chef de l’opposition sur les réseaux sociaux.

Magyar est allé plus loin en avertissant que les Hongrois devraient redouter « un premier ministre menacé de perdre le pouvoir qui, sur les conseils d’agents russes, cherche à instiller la peur chez ses concitoyens à travers des « opérations sous fausse bannière » de plus en plus grossières ». Il a conclu en affirmant que rien n’empêcherait les millions d’électeurs de « mettre un terme aux deux décennies les plus corrompues » du pays.

Le journaliste d’investigation Szabolcs Panyi, figure médiatique hongroise, a renchéri en qualifiant l’épisode de « performance mise en scène » destinée à inverser la dynamique électorale. Certains observateurs craignent qu’Orbán n’utilise l’incident pour déclarer un état d’urgence susceptible de perturber le déroulement du vote.

Kiev pointe Moscou, Budapest pointe Kiev

La guerre des accusations a rapidement pris une dimension internationale. Le porte-parole du ministère ukrainien des Affaires étrangères, Heorhii Tykhyi, a catégoriquement rejeté toute implication de Kiev. « Il s’agit très probablement d’une opération russe sous fausse bannière dans le cadre de l’ingérence massive de Moscou dans les élections hongroises », a-t-il déclaré.

Le camp Orbán défend la thèse inverse. Budapest accuse depuis des mois l’Ukraine de vouloir provoquer une crise énergétique en Hongrie. Le gouvernement hongrois avait déjà renforcé la protection militaire de ses infrastructures gazières ces dernières semaines, invoquant la « menace ukrainienne ». La Serbie, la Russie, la Turquie et la Hongrie avaient signé un accord pour renforcer conjointement la sécurité du TurkStream, selon le ministre Szijjártó.

Un ancien responsable du renseignement hongrois a confié à Reuters que des « discussions sur un plan précis d’opération sous fausse bannière visant le gazoduc en Serbie pour influencer le vote hongrois » circulaient dans les milieux sécuritaires de Budapest depuis plusieurs jours. L’information, si elle se confirmait, donnerait du poids à la thèse d’une manipulation orchestrée.

Le TurkStream, artère vitale et levier géopolitique

Le gazoduc TurkStream, mis en service en 2020, se compose de deux lignes parallèles d’une capacité combinée de 31,5 milliards de mètres cubes par an. La première alimente la Turquie, la seconde traverse la Bulgarie et la Serbie avant d’atteindre la Hongrie. Depuis la coupure du transit ukrainien de gaz russe et les sanctions européennes, ce corridor est devenu la dernière artère majeure acheminant le gaz de Gazprom vers l’Europe centrale.

Pour la Hongrie et la Serbie, la dépendance est structurelle. Belgrade achète son gaz russe à un prix contractuel environ deux fois inférieur au cours du marché européen. La Hongrie, elle, a fait du maintien de ses liens énergétiques avec Moscou un pilier de sa politique étrangère, au grand dam de ses partenaires européens. La Commission européenne avait rappelé Budapest à l’ordre sur sa « dépendance volontaire » au gaz russe.

Un test grandeur nature pour la démocratie hongroise

L’affaire cristallise les tensions d’un pays coupé en deux. D’un côté, les partisans d’Orbán y voient la preuve que la Hongrie est une cible, que seul un dirigeant fort peut protéger les intérêts énergétiques du pays. De l’autre, les sympathisants de Tisza dénoncent une tactique de diversion classique d’un régime aux abois.

Les précédents existent. En 2022, le sabotage des gazoducs Nord Stream en mer Baltique avait provoqué un séisme géopolitique dont les responsabilités restent débattues quatre ans plus tard. La différence, cette fois, c’est que les explosifs n’ont pas détoné et que le timing électoral rend toute interprétation suspecte.

Le scrutin du 12 avril s’annonce comme le plus disputé en Hongrie depuis l’arrivée au pouvoir d’Orbán. Selon le centre d’analyse CSIS de Washington, cette élection représente « le défi le plus sérieux » jamais affronté par le premier ministre hongrois. Le résultat dira si l’épisode du TurkStream a servi de détonateur politique, dans un sens ou dans l’autre.