Cinq heures de délibérations, et le même chiffre tombe : quatorze ans. La cour d’assises de la Charente, à Angoulême, a confirmé dans la nuit du 3 au 4 avril les peines prononcées en première instance contre trois anciens joueurs du FC Grenoble pour viol en réunion. La victime, qui avait 20 ans au moment des faits, est aujourd’hui magistrate.

Une soirée de Top 14 qui bascule à Mérignac

Le 11 mars 2017, Grenoble se déplace à Bordeaux pour affronter l’Union Bordeaux-Bègles en Top 14. Après le match, une partie de l’équipe prolonge la soirée dans une boîte de nuit bordelaise. Une étudiante de 20 ans originaire de Bayonne se retrouve parmi les fêtards. L’alcool coule en abondance. La suite, la jeune femme ne s’en souvient presque pas.

Elle se réveille le lendemain matin dans une chambre d’hôtel de Mérignac. Nue, entourée d’hommes en partie dévêtus. Une béquille a été introduite dans son corps. C’est le point de départ d’une procédure judiciaire qui va durer huit ans, traverser deux procès et mobiliser des dizaines de témoins.

Quatorze ans pour deux, douze pour le troisième

Le Français Loïck Jammes et l’Irlandais Denis Coulson écopent chacun de quatorze ans de réclusion criminelle, la même peine qu’en décembre 2024 devant les assises de Gironde. Le Néo-Zélandais Rory Grice se voit infliger douze ans. Tous trois sont actuellement incarcérés, selon les informations rapportées par France Bleu.

Deux autres joueurs impliqués, l’Irlandais Chris Farrell (quatre ans dont deux avec sursis) et le Néo-Zélandais Dylan Hayes (deux ans avec sursis), n’avaient pas fait appel de leur condamnation en première instance. Leur absence de ce second procès signifie que, pour eux, les peines sont désormais définitives.

Le consentement au coeur de la bataille

Pendant dix jours d’audience, du 25 mars au 3 avril 2026, la défense a martelé le même argument : la jeune femme était consentante. Les avocats des accusés se sont appuyés sur des vidéos filmées cette nuit-là par l’un des protagonistes, estimant qu’elles montraient une participation volontaire. L’un des conseils a insisté sur le fait que « tous étaient intoxiqués » et que « personne ne l’a forcée à quoi que ce soit ».

Face à cette ligne de défense, l’avocate de la partie civile a décrit « une nuit de violence effroyable » et comparé le traitement infligé à la victime à celui « d’un ballon qu’on se passe de l’un à l’autre ». La cour d’assises d’appel, composée de trois magistrats professionnels et de neuf jurés citoyens, a tranché en faveur de l’accusation après cinq heures de délibération.

De la chambre d’hôtel au palais de justice

Le parcours de la plaignante résume à lui seul la complexité du combat judiciaire pour les victimes de violences sexuelles en France. En 2017, elle était étudiante. Huit ans plus tard, au moment où la cour d’Angoulême rend son verdict, elle exerce comme magistrate. Selon France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, son avocate a salué son « courage extrême » pour avoir tenu bon malgré l’épreuve psychologique de deux procès d’assises.

Ce parcours n’est pas anodin. Selon une étude du ministère de la Justice publiée en 2023, seules 10 % des victimes de viol portent plainte en France. Parmi celles qui franchissent le pas, moins de la moitié voient leur affaire aboutir devant une cour d’assises. Le taux de condamnation pour viol reste l’un des plus bas parmi les infractions criminelles, un constat que la Commission européenne a relevé dans son rapport annuel sur l’état de droit.

Le poids du rugby professionnel dans l’affaire

L’affaire a éclaboussé le FC Grenoble à un moment où le club évoluait au plus haut niveau. En 2017, il jouait en Top 14, la première division du rugby français. Les cinq joueurs impliqués étaient des professionnels rémunérés, certains sélectionnés dans leur équipe nationale respective. Le club avait suspendu les joueurs après les faits, mais la procédure judiciaire s’est étalée sur une durée qui dépasse celle de deux olympiades.

Le monde du rugby professionnel est régulièrement rattrapé par les violences sexuelles. En Angleterre, plusieurs affaires ont secoué la Premiership ces dernières années. En Australie, une commission d’enquête fédérale a pointé en 2024 une « culture de l’impunité » dans les vestiaires. En France, le procès de Grenoble rejoint une liste déjà longue : l’affaire Auradou-Jégou en Argentine en 2024, ou les poursuites qui avaient visé des joueurs du Stade Français en 2017. Chaque fois, le même débat resurgit sur les rapports de pouvoir dans le sport de haut niveau.

Cassation : un troisième acte judiciaire en vue

Les trois condamnés ont immédiatement annoncé un pourvoi en cassation, rapporte France Bleu Isère. La Cour de cassation ne rejuge pas les faits : elle vérifie que la procédure et le droit ont été respectés. Si elle casse le verdict, un troisième procès devra se tenir devant une autre cour d’assises d’appel. Si elle rejette le pourvoi, les peines deviennent définitives.

Le délai moyen d’examen d’un pourvoi en matière criminelle tourne autour de dix mois, selon les statistiques de la Cour de cassation. Loïck Jammes, Denis Coulson et Rory Grice resteront incarcérés pendant toute la durée de cette procédure. Pour la plaignante, huit années de procédure séparent la nuit de Mérignac du verdict d’Angoulême. Et l’affaire n’est peut-être pas terminée.