47 millions d’euros par semaine. C’est ce que perdent les éleveurs espagnols depuis que la peste porcine africaine a refait surface en Catalogne, après trente ans d’absence. Cinq pays ont déjà fermé leurs frontières au porc espagnol, le prix au kilo a dégringolé de 20 %, et un laboratoire situé à quelques centaines de mètres du premier foyer n’a toujours pas été blanchi.

Trente ans de répit balayés par un sanglier

Le 26 novembre 2025, les autorités catalanes confirment deux cas de peste porcine africaine (PPA) sur des sangliers, dans la province de Barcelone. L’Espagne n’avait plus connu cette maladie depuis septembre 1994. Depuis, 29 cas ont été détectés, tous sur la faune sauvage. Aucun élevage commercial n’a été touché, mais le mal est fait : la simple présence du virus sur le territoire a déclenché une réaction en chaîne sur les marchés internationaux.

La PPA ne se transmet pas à l’humain. Elle est en revanche quasi systématiquement mortelle pour les porcs, sans vaccin ni traitement disponible. Quand un pays signale un foyer, les protocoles sanitaires internationaux s’activent et les barrières commerciales tombent, parfois avant même que le premier cochon d’élevage ne soit infecté.

Le Brésil, le Japon et les États-Unis claquent la porte

Cinq pays ont suspendu toute importation de porc espagnol : le Brésil, le Japon, le Mexique, l’Afrique du Sud et les États-Unis. D’autres, comme la Chine, le Royaume-Uni et les membres de l’Union européenne, ont opté pour une approche régionalisée : seule la viande issue de Catalogne est bloquée, le reste du territoire espagnol continue d’exporter.

L’enjeu est colossal. L’Espagne est le premier producteur de porc de l’Union européenne et exporte pour 8 milliards d’euros de viande porcine chaque année. Environ la moitié de cette production part vers des pays tiers. Selon les données du secteur, 20 % des exportations espagnoles vers ces marchés sont aujourd’hui compromises. L’industrie dans son ensemble a déjà accusé plus de 600 millions d’euros de pertes depuis le début de la crise, selon l’organisation agricole Unión de Uniones.

La Catalogne, poumon porcin de l’Espagne, suffoque

La Catalogne concentre à elle seule près de 10 millions de cochons et représente 40 % de la production agricole régionale, soit un chiffre d’affaires annuel d’environ 3 milliards d’euros. C’est cette région qui absorbe le choc le plus violent. Le gouvernement catalan estime que les pertes pourraient grimper jusqu’à un milliard d’euros si la situation perdure.

Les prix ont chuté brutalement. En novembre 2025, les éleveurs vendaient leur porc à 1,72 euro le kilo. Un mois plus tard, le tarif était tombé à 1,40 euro, le plus bas d’Europe. Avec 1,15 million de porcs abattus chaque semaine dans le pays, les pertes des éleveurs espagnols dépassent 47 millions d’euros hebdomadaires, selon La France Agricole. En mars 2026, le cours remontait légèrement à 1,145 euro le kilo, soit une hausse de 3,4 % sur un mois, mais encore 30 % en dessous du niveau d’un an plus tôt.

Un laboratoire à 200 mètres du premier foyer

Le premier sanglier positif a été retrouvé à quelques centaines de mètres d’un laboratoire de recherche vétérinaire, un détail qui a immédiatement alimenté les spéculations. Le ministre catalan de l’Agriculture Òscar Ordeig a déclaré que les résultats préliminaires de l’audit ne montraient « aucune preuve que le virus ait pu sortir du laboratoire ». Les conclusions restent toutefois incomplètes : le séquençage ADN complet du virus n’a pas encore livré ses résultats.

L’armée espagnole a été déployée pour aider à traquer les sangliers infectés dans le nord-est de la Catalogne. Des équipes de vétérinaires de l’Union européenne sont venues évaluer la situation sur place. Greenpeace a prévenu que la chasse massive aux sangliers ne suffirait pas à stopper la propagation du virus si les mesures de biosécurité dans les élevages restaient insuffisantes.

L’onde de choc traverse les Pyrénées

Le marché français du porc a subi les effets collatéraux de la crise espagnole. Au 9 mars 2026, le kilo de porc français se négociait à 1,41 euro, contre 1,68 euro un an plus tôt, selon les cotations de La France Agricole. L’afflux de viande espagnole redirigée vers le marché intérieur européen, faute de débouchés à l’export, a fait pression sur les prix dans l’ensemble de la zone.

En Bretagne, premier bassin de production porcine français, la situation a été aggravée par un épisode de neige en janvier 2026, qui a bloqué l’abattage d’environ 50 000 porcs. Ce retard a créé un engorgement qui, combiné à la baisse des cours européens, a ralenti la reprise du marché français.

L’Espagne mise sur les assiettes et le modèle belge

Pour soutenir la consommation locale, les autorités catalanes ont lancé une campagne télévisée et publicitaire encourageant les Catalans à cuisiner des plats traditionnels à base de porc : canelons, sopa de galets amb pilota. Le gouvernement régional a assumé cette initiative « en particulier en période de crise », selon le ministère catalan de l’Agriculture.

Sur le plan sanitaire, l’Espagne regarde du côté de la Belgique, qui avait éliminé la PPA quatorze mois après la détection de son premier cas, en 2018. Le modèle belge repose sur un quadrillage strict du territoire infecté, l’abattage massif de sangliers et l’installation de clôtures pour isoler les zones contaminées. En Espagne, 78 % des pays importateurs acceptent déjà l’approche régionalisée, ce qui laisse entrevoir une sortie de crise progressive.

Mais le temps presse. Chaque semaine de crise coûte des dizaines de millions aux éleveurs, et le séquençage ADN du virus pourrait relancer le débat sur l’origine du foyer. Les résultats sont attendus dans les prochaines semaines.