Un courrier anonyme, glissé dans une boîte aux lettres le 16 décembre dernier. Dessus, en lettres capitales : « On est en France ici, habille-toi comme tel, sale bougnoule. » Le destinataire n’est pas un civil. C’est un gendarme de 29 ans, en poste depuis six ans dans l’une des unités les plus prestigieuses de l’armée française : la Garde républicaine.

L’homme, qui témoigne sous le pseudonyme Ryan pour protéger son identité, a porté plainte le 17 décembre 2025 pour harcèlement moral et diffamation non publique, selon les informations rapportées par l’AFP et Mediapart. Il a été entendu le 21 janvier. La gendarmerie nationale a confirmé dimanche 5 avril qu’une enquête était en cours.

Une tenue de mariage comme déclencheur

La lettre faisait référence à une tenue traditionnelle algérienne que Ryan avait portée pour un mariage, en dehors de ses heures de service. Ce vêtement, choisi pour une cérémonie privée, n’avait aucun lien avec son activité professionnelle. C’est pourtant lui qui a servi de prétexte à l’insulte.

Mais pour Ryan, cette lettre n’a rien d’un incident isolé. Elle a joué le rôle de détonateur, le poussant à dénoncer publiquement six années de comportements qu’il qualifie de racistes au sein de son unité. Des faits qui, selon son témoignage, remontent à son arrivée dans la Garde républicaine.

« T’es Algérien, ça parle fort »

Ryan raconte son premier rendez-vous avec son commandant. Les mots qu’il rapporte glacent. « J’ai pas envie de te voir en djellaba dans la caserne », lui aurait lancé l’officier. Puis : « Tu me tombes pas dans les bras pendant le ramadan. » Et encore : « T’es de la banlieue, ici les gens viennent de milieux ruraux. C’est des Blancs, ils n’ont pas l’habitude de voir des Arabes du 93 en jogging. En plus, t’es Algérien, ça parle fort. »

Le conseil qui aurait suivi donne le ton de ce que Ryan décrit comme une mise au pas : « Je vais te demander de te faire très petit et de t’acclimater. » Six ans plus tard, le gendarme affirme que cette injonction a défini toute sa carrière au sein de l’unité. Le « sketch » du premier jour, selon ses termes, s’est transformé en « suspicion permanente ».

Après l’interpellation d’un individu, des collègues lui auraient demandé s’il connaissait le suspect « parce qu’il parlait arabe ». Les visiteurs qu’il recevait à la caserne étaient traités « comme des délinquants », affirme-t-il.

La vitrine de la gendarmerie sous pression

La Garde républicaine n’est pas n’importe quelle unité. Avec ses 3 200 militaires, elle assure la sécurité du palais de l’Élysée, de l’Assemblée nationale et du Sénat. Elle parade sur les Champs-Élysées lors du défilé du 14 Juillet. C’est la vitrine de la gendarmerie nationale, l’image que la France projette lors des cérémonies officielles.

« Si le racisme frappe jusque-là, il frappe partout », résume Seydi Ba, l’avocat de Ryan, dans une formule qui mesure l’onde de choc potentielle de cette affaire. Quand l’institution censée incarner l’excellence républicaine est mise en cause, c’est tout l’édifice symbolique qui vacille.

16 000 actes racistes en un an, et le chiffre grimpe

Le témoignage de Ryan ne tombe pas dans le vide. En 2024, plus de 16 000 crimes et délits à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux ont été enregistrés en France, soit une hausse de 11 % par rapport à 2023, selon les données du ministère de l’Intérieur.

Une enquête du Défenseur des droits, menée auprès de 5 030 personnes entre octobre 2024 et janvier 2025, a révélé que 28 % des individus perçus comme arabes, noirs ou nord-africains déclaraient avoir été contrôlés plusieurs fois par les forces de l’ordre, contre 12 % des personnes perçues comme blanches. Le rapport pointe un décalage préoccupant entre la hausse des discriminations constatées et la baisse des plaintes déposées, signe que de nombreuses victimes renoncent à faire valoir leurs droits.

Au sein de la gendarmerie, ces chiffres résonnent avec une difficulté ancienne. En 2009 déjà, une question parlementaire au Sénat interrogeait le gouvernement sur des « pratiques racistes et dégradantes » dans l’institution. Dix-sept ans plus tard, la question se pose dans des termes étrangement similaires.

Plan « tolérance zéro » contre réalité du terrain

Face à la plainte de Ryan, la gendarmerie nationale a rappelé l’existence de son plan d’action « tolérance zéro » vis-à-vis des comportements discriminatoires. L’institution a mis en place un Observatoire de la Gendarmerie pour l’Égalité et contre les Discriminations (OGED), chargé de couvrir l’égalité professionnelle, la diversité et la lutte contre le harcèlement. Des officiers référents « égalité-diversité » et des plateformes de signalement ont été déployés.

Sur le papier, le dispositif existe. Dans les faits, Ryan affirme avoir subi six années de remarques sans que personne n’intervienne. L’écart entre les engagements institutionnels et le vécu des agents constitue le point aveugle de cette affaire. Un plan « tolérance zéro » qui ne détecte rien pendant six ans pose une question simple : qui surveille les surveillants ?

Une plainte, et après ?

L’enquête ouverte devra établir la réalité des faits dénoncés par Ryan. Le gendarme a été entendu en janvier, mais aucune mise en examen n’a été annoncée à ce stade. La procédure est entre les mains de la justice parisienne.

Pour le Défenseur des droits, qui traitait 140 996 réclamations en 2024, les affaires de discrimination au sein des forces de l’ordre restent parmi les plus difficiles à instruire. Les victimes sont souvent des agents en activité, soumis au devoir de réserve et à la pression hiérarchique. Beaucoup préfèrent se taire plutôt que de risquer leur carrière.

Ryan, lui, a choisi de parler. L’audience de son affaire n’a pas encore été fixée. Si les faits qu’il décrit sont confirmés, la Garde républicaine devra expliquer comment le racisme a pu prospérer pendant six ans dans ses propres casernes, à quelques centaines de mètres de l’Élysée.