19 700 antennes-relais transformées en sentinelles. Orange vient de lancer Drone Guardian, le premier système anti-drones « en tant que service » en Europe. Le principe : greffer des capteurs de détection sur le réseau de pylônes qui couvre déjà le territoire français, pour repérer, identifier et classer les engins volants non autorisés au-dessus des aéroports, des centrales et des stades. Le tout piloté par une intelligence artificielle, facturé sur abonnement, et hébergé sur un cloud souverain certifié par l’ANSSI.
Des pylônes télécom reconvertis en tour de guet
L’idée paraît simple sur le papier : les antennes de téléphonie mobile occupent déjà les points hauts du paysage. Plutôt que de construire un réseau de surveillance à partir de zéro, Orange s’appuie sur l’infrastructure de TOTEM, sa filiale spécialisée dans les pylônes, qui exploite plus de 27 000 sites entre la France et l’Espagne. Sur le territoire français, 19 700 d’entre eux peuvent accueillir des capteurs orientés vers le ciel.
Ces capteurs analysent les signaux émis par les drones, avec une portée de détection comprise entre 6 et 20 kilomètres selon les conditions, rapporte Army Recognition. Les données remontent en temps réel vers un centre opérationnel sécurisé, installé en France, qui les consolide avant de les transmettre aux équipes de sécurité du client. Orange a baptisé le projet Drone Guardian et l’a présenté officiellement le 17 mars, selon son communiqué de presse.
400 drones repérés aux JO, et c’était avant la vague européenne
Le contexte donne au dispositif une urgence particulière. Pendant les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, les forces de l’ordre ont détecté près de 400 drones dans les zones interdites et en ont neutralisé une centaine par brouillage, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Six mois plus tard, la situation a empiré. Les perturbations liées aux drones dans les aéroports européens ont quadruplé entre janvier 2024 et novembre 2025, d’après une enquête d’Euronews. L’Allemagne a enregistré 30 % d’interruptions aériennes de plus en un seul an.
En France, les survols illicites ne se limitent pas aux pistes d’atterrissage. En septembre 2025, un essaim de drones non identifiés a survolé les chars Leclerc du camp militaire de Mourmelon-le-Grand, dans la Marne. Des fusiliers marins ont ouvert le feu sur des appareils au-dessus de l’Île-Longue, la base des sous-marins nucléaires. Neuf centrales nucléaires ont fait l’objet de survols signalés, sans que les auteurs soient systématiquement identifiés, rappelle le Sénat dans un rapport dédié.
Détecter sans abattre, la contrainte juridique
Drone Guardian ne tire sur rien. Le système se limite à la détection, l’identification et la classification des engins. Ce n’est pas un choix technique, c’est une contrainte légale. En Europe, le brouillage et la destruction de drones restent réservés aux forces armées et aux services de l’État. Un exploitant d’aéroport ou un gestionnaire de centrale n’a pas le droit de neutraliser un appareil lui-même, aussi menaçant soit-il.
L’apport d’Orange se situe en amont de l’intervention : repérer l’intrus le plus tôt possible, transmettre sa position et sa trajectoire aux autorités compétentes, et réduire le temps de réaction. « Cette solution est une première en France et en Europe », a déclaré Nassima Auvray, directrice Défense et Sécurité chez Orange Business, citée dans le communiqué officiel. L’IA intégrée au système distingue un drone de loisir d’un appareil commercial ou d’un engin potentiellement hostile, même en environnement urbain dense.
Un cloud souverain et un abonnement plutôt qu’un budget d’État
Les données collectées par Drone Guardian transitent par Cloud Avenue SecNum, un environnement d’hébergement certifié SecNumCloud 3.2 par l’ANSSI, basé à Grenoble. Le choix n’est pas anodin. La qualification SecNumCloud garantit que les données sensibles restent sous juridiction française, à l’abri des lois extraterritoriales américaines comme le Cloud Act. Pour un service qui surveille l’espace aérien au-dessus des centrales nucléaires, c’est un minimum.
Le modèle économique repose sur l’abonnement. Les opérateurs d’importance vitale (OIV), les gestionnaires de services essentiels (OSE) et les organisateurs de grands événements paient un forfait mensuel au lieu d’investir des millions dans leur propre infrastructure. C’est le même principe que le cloud computing appliqué à la défense aérienne basse altitude. Orange prévoit de couvrir la totalité des sites critiques français d’ici fin 2026, puis d’exporter le modèle en Europe grâce aux 10 000 pylônes supplémentaires dont TOTEM dispose hors de France.
La 5G comme prochaine couche de détection
Le dispositif actuel repose sur des capteurs dédiés fixés aux pylônes. Mais Orange travaille déjà sur la prochaine étape : utiliser les signaux 5G eux-mêmes comme outil de détection. La technologie, appelée « radio-sensing », exploite les ondes émises par les antennes pour repérer des objets en mouvement dans leur environnement, un peu comme un radar passif. Le principe a été démontré en laboratoire et plusieurs opérateurs européens mènent des essais en conditions réelles, selon un rapport de Monocle consacré aux menaces drones dans les aéroports.
Combiné à des jumeaux numériques (des répliques virtuelles des sites protégés), le radio-sensing permettrait de modéliser en temps réel la trajectoire d’un drone et de prédire sa destination probable. Orange intègre déjà ces briques dans sa feuille de route, sans communiquer de calendrier précis.
Le décalage entre la menace et la réponse
Malgré l’ambition du projet, le défi reste colossal. Un drone de loisir coûte quelques centaines d’euros. Le modifier pour échapper aux systèmes de détection classiques demande un investissement minimal. La guerre en Ukraine a montré que des appareils à 500 dollars pouvaient détruire des véhicules blindés à plusieurs millions, une leçon que les services de renseignement européens n’ont pas oubliée.
Le Danemark a qualifié les survols de drones de 2025 de « l’attaque la plus grave jamais menée contre les infrastructures » du pays. La Belgique a recensé dix incidents en huit jours en novembre dernier. Munich a dû suspendre ses opérations aériennes pendant plusieurs heures, bloquant 3 000 passagers. Face à cette accélération, Orange parie que la réponse passera par le maillage télécom existant plutôt que par des systèmes militaires inaccessibles aux civils. Le premier abonné à Drone Guardian dira si le pari fonctionne.