Mardi matin, à l’aéroport de Sydney, des agents de la police fédérale australienne ont interpellé un homme de 47 ans à sa descente d’un vol en provenance de Brisbane. Pas un suspect ordinaire. Ben Roberts-Smith est titulaire de la Victoria Cross, la plus haute distinction militaire du pays. Il est aussi le soldat australien le plus décoré de sa génération, ancien membre du Special Air Service Regiment, le SAS. Cinq chefs de meurtre constitutif de crime de guerre l’attendent désormais devant un tribunal du Nouveau-Galles du Sud.
Cinq chefs de meurtre, la prison à vie en ligne de mire
La commissaire de la police fédérale, Krissy Barrett, a précisé que les charges portaient sur la mort de ressortissants afghans entre 2009 et 2012, dans la province d’Uruzgan. « Les victimes ne participaient pas aux hostilités au moment de leur assassinat présumé en Afghanistan », a déclaré Barrett lors d’une conférence de presse. Elle a ajouté que « les victimes étaient détenues, désarmées et sous le contrôle de membres des forces de défense australiennes lorsqu’elles ont été tuées ».
Selon les autorités, Roberts-Smith aurait abattu certaines victimes lui-même. Pour d’autres, il aurait ordonné à des subordonnés de tirer. Chaque chef d’accusation de meurtre en crime de guerre est passible de la réclusion à perpétuité en vertu du code pénal du Commonwealth australien.
Du héros national au banc des accusés
Roberts-Smith a reçu la Victoria Cross en janvier 2011 des mains de la gouverneure générale Quentin Bryce, pour une action menée le 11 juin 2010 dans la province de Kandahar. Ce jour-là, sa patrouille avait été clouée au sol sous le feu de mitrailleuses et de lance-roquettes dès la sortie d’un hélicoptère. Il s’était exposé pour détourner le feu ennemi et avait pris d’assaut plusieurs positions à courte distance.
Avant son arrestation, l’homme avait aussi une carrière civile. Directeur général de Seven West Media dans le Queensland entre 2015 et 2023, il avait quitté le groupe après la perte de son procès en diffamation. Son père, Len Roberts-Smith, siégeait à la Cour suprême d’Australie-Occidentale. Le fils avait été nommé « Père australien de l’année » en 2013, présidait le conseil de la fête nationale australienne entre 2014 et 2017, et figurait au comité consultatif de santé mentale de l’ancien Premier ministre Tony Abbott.
Un procès civil avait déjà tout exposé
L’arrestation de mardi ne tombe pas du ciel. En 2019, Roberts-Smith avait attaqué en diffamation trois journaux du groupe Fairfax (devenu Nine Entertainment) qui l’accusaient de crimes de guerre en Afghanistan. Le procès, le plus coûteux de l’histoire judiciaire australienne, a duré 110 jours d’audiences.
En juin 2023, le juge Anthony Besanko avait rendu un verdict dévastateur. Sur la base de la prépondérance des probabilités (le standard civil, moins exigeant que le pénal), il avait conclu que Roberts-Smith s’était rendu responsable de quatre meurtres. Premier fait retenu : lors d’une mission baptisée « Whiskey 108 » en 2009, il avait abattu à la mitrailleuse un prisonnier afghan portant une prothèse de jambe, puis demandé à ses soldats de « boire dans la prothèse ». Deuxième fait : au cours de la même opération, il avait poussé un soldat inexpérimenté à exécuter un civil afghan âgé et désarmé pour « baptiser le bleu ». Troisième fait : en septembre 2012, à Darwan, il avait poussé un civil du haut d’une falaise avant d’ordonner à ses subordonnés de l’achever. Quatrième : un mois plus tard, à Chinartu, il avait commandé l’exécution d’un autre détenu.
Le juge Besanko avait conclu que Roberts-Smith avait « déshonoré son pays et l’armée australienne ». Il avait ajouté que l’ancien soldat n’était « pas un témoin fiable en raison d’un motif évident de mentir ». L’appel, entendu en février 2024, a confirmé le jugement à l’unanimité en mai 2025. La Haute Cour d’Australie a refusé d’examiner l’affaire en septembre 2025. Les frais de justice ont été arrêtés à 13,27 millions de dollars australiens.
39 meurtres présumés, et un seul homme devant la justice
L’enquête dépasse largement un seul individu. En 2020, le rapport Brereton, commandé par l’inspecteur général des forces de défense, avait mis au jour des « preuves crédibles » de 39 meurtres commis par des soldats australiens en Afghanistan entre 2009 et 2013, en dehors de tout contexte de combat. Le rapport recommandait des enquêtes sur 19 membres actuels ou anciens des forces spéciales, à travers 23 incidents distincts impliquant des « prisonniers, fermiers ou civils ».
Le Bureau de l’enquêteur spécial (OSI), créé en 2020 pour donner suite au rapport, a ouvert 53 enquêtes. Son directeur, Ross Barnett, a précisé mardi que 39 dossiers avaient été provisoirement clos faute de preuves suffisantes pour engager des poursuites. Les autres restent ouverts. Roberts-Smith est le premier, et pour l’instant le seul, à être inculpé pénalement. Plusieurs observateurs estiment que la lenteur du processus pose un problème de crédibilité pour la justice militaire australienne, six ans après l’ouverture des premières enquêtes fédérales.
Un silence politique calculé à Canberra
Le Premier ministre Anthony Albanese a refusé de commenter, déclarant qu’il n’avait « aucune intention de porter préjudice à une affaire devant les tribunaux ». Le chef de l’opposition, Angus Taylor, a appelé à « respecter le processus judiciaire » tout en soulignant que « l’écrasante majorité de nos forces spéciales rendent ce pays fier ». La commissaire Barrett a elle aussi insisté sur ce point : les charges visent « une très petite section » des forces de défense.
La prudence des politiques s’explique aussi par l’ampleur du soutien dont Roberts-Smith a longtemps bénéficié. Le milliardaire Kerry Stokes, propriétaire de Seven West Media, avait financé sa défense judiciaire via sa société Australian Capital Equity, pour un montant estimé à 1,9 million de dollars. L’homme d’affaires John Singleton avait payé des encarts publicitaires en sa faveur. La magnat minière Gina Rinehart avait affiché son soutien public, sans confirmer de contribution financière.
Un uniforme au musée, un procès pénal devant lui
L’uniforme de combat de Roberts-Smith est toujours exposé au Mémorial australien de la guerre, à Canberra. En 2025, l’institution avait ajouté une mention précisant que l’intéressé « avait épuisé toutes les voies de recours contre le jugement en diffamation ». Le portrait officiel commandé en 2014 par le peintre Michael Zavros y figure également.
Roberts-Smith doit comparaître devant un tribunal du Nouveau-Galles du Sud dans les prochaines heures. Le passage du standard civil au standard pénal (au-delà du doute raisonnable) rend le procès criminel plus difficile pour l’accusation. L’affaire constitue la première inculpation pénale pour crimes de guerre d’un militaire australien liée au conflit afghan, vingt ans après les premiers déploiements du SAS dans la province d’Uruzgan.