22 ans de chantier. 2,5 milliards de dollars engloutis. Le réacteur surgénérateur prototype (PFBR) de Kalpakkam, dans le Tamil Nadu, a atteint la criticité ce lundi 7 avril 2026. Avec cette étape décisive, l’Inde devient le deuxième pays au monde, après la Russie, à faire fonctionner un réacteur rapide de taille commerciale.
Un réacteur qui produit plus qu’il ne consomme
Le principe du surgénérateur tient en une phrase : il produit plus de matière fissile qu’il n’en brûle. Le PFBR utilise un combustible MOX, mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium, entouré d’une « couverture » d’uranium 238. Sous l’effet des neutrons rapides, cet uranium se transmute en plutonium frais, réutilisable comme carburant. Le réacteur se nourrit littéralement de ses propres déchets.
Sa puissance thermique atteint 1 253 MW, pour une production électrique de 500 MW. 1 750 tonnes de sodium liquide circulent dans ses entrailles pour évacuer la chaleur. Ce fluide caloporteur, redoutablement efficace, reste aussi dangereux : le sodium explose au contact de l’eau et s’enflamme à l’air libre. La durée de vie prévue de l’installation est de 40 ans.
Le chantier le plus patient de l’histoire nucléaire indienne
Le design du réacteur remonte aux années 1980. La construction a démarré en 2004, avec une mise en service prévue en 2010. Elle n’aura finalement lieu qu’en 2026, après une cascade de reports. En 2017, les ingénieurs annonçaient être « en phase finale de préparation ». En 2020, nouveau glissement vers 2021. Le chargement du cœur n’a commencé qu’en mars 2024, en présence du premier ministre Narendra Modi.
La facture a suivi la même trajectoire. Le budget initial de 3 500 crores de roupies (environ 420 millions de dollars) a grimpé à 7 700 crores, soit un doublement pur et simple. Le coût total de construction frôle les 2,5 milliards de dollars en valeur 2023, selon les données du Département de l’énergie atomique indien.
Modi a qualifié la criticité de « moment de fierté pour l’Inde » et de « pas décisif vers l’exploitation de nos vastes réserves de thorium », dans un communiqué officiel relayé par Al Jazeera.
319 000 tonnes de thorium, le trésor enfoui
C’est là que le PFBR prend tout son sens stratégique. L’Inde ne détient que 1 à 2 % des réserves mondiales d’uranium, ce qui la rend dépendante des importations pour alimenter ses 24 réacteurs classiques. Elle possède en revanche plus de 25 % des réserves mondiales de thorium, soit 319 000 tonnes selon l’Association nucléaire mondiale. Un trésor inexploitable sans surgénérateur.
Le programme nucléaire indien repose sur trois étapes conçues dès les années 1950 par le physicien Homi Bhabha. La première utilise des réacteurs à eau lourde classiques, qui produisent du plutonium comme sous-produit. La deuxième, celle du PFBR, brûle ce plutonium tout en engendrant de l’uranium 233 à partir de thorium. La troisième prévoit des réacteurs alimentés directement au thorium, bouclant le cycle et rendant l’Inde quasiment autonome en combustible nucléaire.
L’enjeu dépasse la seule physique. L’Inde est le troisième consommateur d’énergie au monde. Son parc nucléaire ne fournit aujourd’hui que 2 % de son électricité, avec 7 943 MW installés. Le gouvernement vise 100 GW d’ici 2047, dans le cadre de la stratégie Viksit Bharat. Atteindre cet objectif sans surgénérateur relèverait du mirage.
Un club très fermé, et pour cause
Le seul autre pays à exploiter un surgénérateur commercial est la Russie, avec son réacteur BN-800, opérationnel depuis 2016 dans l’oblast de Sverdlovsk. Les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et le Japon ont tous tenté l’aventure. Tous ont reculé.
La France a exploité Superphénix à Creys-Malville de 1986 à 1997, avant de le fermer après des incidents et des protestations. Le Japon a dépensé des milliards sur le réacteur Monju, finalement démantelé en 2017 après une fuite de sodium qui avait traumatisé l’opinion publique. Les difficultés de manipulation du sodium liquide, les coûts vertigineux et la complexité du retraitement du combustible ont découragé la plupart des puissances nucléaires.
L’Inde, elle, a persisté. Vingt-deux ans après la première coulée de béton, le PFBR fonctionne. Six réacteurs supplémentaires de 500 MW sont déjà planifiés à Kalpakkam, suivis de modèles plus puissants de 1 000 MW utilisant du combustible métallique pour améliorer le rendement de surgénération.
Des risques qui n’ont pas disparu
La réussite technique ne fait pas disparaître les questions de sûreté. Le sodium liquide impose des protocoles d’isolation drastiques. Le PFBR dispose de quatre circuits de refroidissement indépendants et de deux systèmes d’arrêt d’urgence capables de stopper la fission en moins d’une seconde. La conception intègre un coefficient de vide négatif : si le réacteur surchauffe au point de faire bouillir le sodium, la réaction en chaîne ralentit d’elle-même.
Les précédents internationaux rappellent cependant que la théorie ne protège pas de tout. La fuite de sodium de Monju, en 1995, avait provoqué un incendie et révélé des défauts de fabrication que personne n’avait anticipés. L’exploitant BHAVINI (Bharatiya Nabhikiya Vidyut Nigam) affirme avoir intégré les leçons de ces échecs dans la conception du PFBR, sans que des audits indépendants aient été rendus publics à ce stade.
Le pari du siècle pour New Delhi
Huit réacteurs classiques supplémentaires sont en construction en Inde, pour une capacité cumulée de 6 028 MW. Si le PFBR tient ses promesses, la filière surgénératrice pourrait absorber le plutonium produit par ces centrales et le transformer en combustible neuf, réduisant à la fois la dépendance aux importations d’uranium et le volume de déchets à haute activité.
La prochaine étape concrète : le raccordement du PFBR au réseau électrique, attendu dans les prochains mois. Viendront ensuite les premiers tests de transmutation du thorium en uranium 233. Le programme nucléaire indien, pensé il y a soixante-dix ans par Homi Bhabha, entre dans sa phase la plus ambitieuse.