Les vents du Pacifique tropical soufflent dans le mauvais sens depuis mars. Plus fort qu’au printemps 1997, juste avant l’un des pires épisodes climatiques du XXe siècle. Tous les modèles convergent : un Super El Niño se forme, et il pourrait pulvériser les records.
Le Pacifique envoie les mêmes signaux qu’en 1997, en plus intense
Sous la surface de l’océan Pacifique équatorial, les températures grimpent. L’eau oscille entre 28 et 29 °C sur des milliers de kilomètres carrés, avec un contenu thermique qui atteint 100 à 150 kilojoules par centimètre carré. La mince couche d’eau froide qui maintenait encore La Niña il y a quelques semaines s’efface. Les rafales d’ouest, dites « westerly wind bursts », exercent une poussée supérieure à celle mesurée au printemps 1997, l’année qui avait précédé le Super El Niño le plus documenté de l’histoire.
Paul Roundy, spécialiste des cycles ENSO à l’université d’Albany (New York), ne prend plus de précautions : il parle d’un « potentiel réel pour l’épisode El Niño le plus puissant depuis 140 ans ». Les données du Centre européen de prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF) lui donnent raison. Les vingt membres de l’ensemble de simulation prévoient un El Niño modéré à fort d’ici mi-juin. Pour octobre, la moitié anticipe un indice Niño 3.4 dépassant +2,5 °C au-dessus de la moyenne saisonnière. Seul l’épisode de décembre 2015, avec +2,8 °C, a franchi ce seuil dans l’histoire moderne.
Le Centre de prévision climatique de la NOAA reste plus prudent dans sa formulation, évoquant une probabilité « supérieure à 50 % » qu’El Niño s’installe d’ici le milieu de l’été. Mais ses propres chiffres racontent une autre histoire : 62 % de chances d’émergence entre juin et août 2026, 17 % de probabilité d’atteindre le stade « fort » dès août-octobre, et 33 % sur la période octobre-décembre. La prochaine analyse diagnostique tombe le 9 avril.
Cinq épisodes en 75 ans, et chacun a laissé des traces
Depuis 1950, cinq El Niño seulement ont franchi le seuil des +2,0 °C dans la région Niño 3.4 : 1972-73, 1982-83, 1997-98, 2015-16 et 2023-24. Les deux plus violents, ceux de 1982-83 et 1997-98, ont engendré entre 4 100 et 5 700 milliards de dollars de dégâts cumulés sur la planète, selon une analyse publiée en 2023. Sécheresses en Australie et en Indonésie, inondations catastrophiques au Pérou et en Équateur, famines en Afrique de l’Est, effondrement des rendements de riz en Inde : la liste des conséquences ressemble à un inventaire de catastrophes humanitaires.
Le mécanisme est toujours le même. Quand les alizés faiblissent, l’eau chaude de surface migre vers l’est du Pacifique. L’upwelling, cette remontée d’eau froide et riche en nutriments qui nourrit les écosystèmes marins, s’arrête. Le courant-jet du Pacifique se déplace vers le sud, bouleversant les régimes de précipitations sur tous les continents. Les moussons s’affaiblissent en Asie. Les cyclones se multiplient dans le Pacifique central. L’Atlantique, lui, connaît paradoxalement une saison des ouragans plus calme.
Le premier signe que 2026 ne sera pas un épisode ordinaire est déjà visible dans le Pacifique Sud. Le cyclone Maila, qui a atteint la catégorie 2 avec des vents soutenus de 175 km/h le 5 avril, est le premier ouragan de cette intensité jamais enregistré dans la mer de Salomon au nord du 10e parallèle sud. Il menace directement la province de Milne Bay, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, avec des cumuls de pluie estimés entre 500 et 1 000 millimètres.
L’Europe ne sera pas épargnée, la France entre deux eaux
L’effet d’El Niño sur l’Europe est indirect, mais mesurable. Les modèles de l’ECMWF pour l’été 2026 montrent des températures au-dessus des normales sur l’Europe centrale et septentrionale, tandis que la façade atlantique, France comprise, bénéficierait d’une masse d’air océanique légèrement plus tempérée. Le météorologue Andrej Flis, spécialiste des dynamiques climatiques globales chez Severe Weather Europe, souligne que le positionnement d’une dépression sur le sud-ouest de l’Europe ou l’Atlantique Est pourrait amener davantage de précipitations sur une grande partie du continent.
Concrètement, la France se retrouve dans une zone tampon. L’Atlantique amortit les extrêmes, mais les vagues de chaleur gagnent en fréquence sur tout le sud de l’Europe. Dylan Federico, météorologue, prévient que « cet épisode El Niño est susceptible de rivaliser avec ceux de 1982, 1997 et 2015, avec le potentiel d’être le plus intense jamais enregistré ». Si le scénario se confirme, les records mondiaux de température pourraient tomber dès 2027, selon les projections de Newsweek.
Pour l’agriculture, le risque est global. Le rapport de Coface sur les précédents El Niño rappelle que le phénomène affecte 25 % des surfaces cultivées mondiales. Le Brésil, premier producteur de canne à sucre, soja, café et oranges, l’Inde, deuxième producteur de riz et de blé, l’Indonésie, premier producteur d’huile de palme : ces trois géants agricoles sont en première ligne. Lors du dernier Super El Niño, les prix du sucre avaient bondi à leur plus haut niveau en 13 ans, selon la FAO.
Se préparer à un phénomène qui dure 12 mois, pas 12 heures
La difficulté d’El Niño tient à sa temporalité. Un ouragan frappe en quelques heures. El Niño s’installe sur 12 à 18 mois, avec des conséquences qui se propagent en cascade, d’un continent à l’autre, d’un secteur économique à l’autre. Les prix alimentaires montent d’abord en Asie du Sud-Est, puis l’inflation se diffuse aux marchés mondiaux. Les compagnies aériennes absorbent le choc des perturbations de routes. Les assureurs revoient leurs modèles de risque.
Ben Noll, météorologue au Washington Post, tempère toutefois l’emballement : « Aucun épisode El Niño ne se déroule de la même manière, surtout dans un climat qui se réchauffe. » L’interaction entre El Niño et le réchauffement global reste l’inconnue majeure. En 2023-24, le dernier épisode avait contribué à faire de 2024 l’année la plus chaude jamais mesurée. Un Super El Niño en 2026, superposé à un réchauffement de fond qui ne ralentit pas, plongerait la planète en territoire inexploré.
Michelle L’Heureux, qui dirige l’équipe ENSO au Centre de prévision climatique de la NOAA, publiera sa prochaine évaluation le 9 avril. Les données des bouées océaniques, des satellites et des modèles couplés océan-atmosphère trancheront sur la trajectoire de cet épisode dans les semaines qui viennent. Si les tendances actuelles se confirment, l’été 2026 ne sera que le prologue.