Huit meurtres, trois décennies de silence, et un revirement que personne n’attendait. Rex Heuermann, 62 ans, architecte respecté de Massapequa Park, dans l’État de New York, s’apprête à plaider coupable ce mercredi 8 avril devant le tribunal de Riverhead. Jusqu’ici, il niait tout.
Une croûte de pizza et un pick-up vert ont fait tomber le masque
L’affaire remonte à décembre 2010. La police de Long Island, lancée sur les traces d’une jeune femme disparue, Shannan Gilbert, découvre quatre corps ensevelis le long d’Ocean Parkway, une route déserte longeant la plage de Gilgo Beach. En quelques mois, dix dépouilles ou fragments humains sont exhumés dans le secteur. Les victimes, toutes travailleuses du sexe, avaient été tuées entre 1993 et 2010. L’enquête piétine pendant treize ans.
Le déclic survient grâce à un détail anodin. En 2023, les enquêteurs identifient un Chevrolet Avalanche vert, repéré près du domicile d’une des victimes la nuit de sa disparition. Le véhicule appartient à Rex Heuermann. Placé sous surveillance, l’architecte jette une croûte de pizza dans une poubelle publique. Les policiers la récupèrent. L’ADN prélevé correspond à un cheveu retrouvé sur le corps de l’une des femmes assassinées, selon CBS News.
Sept victimes, puis une huitième sortie de l’oubli
Arrêté en juillet 2023 en plein Manhattan, Heuermann est d’abord inculpé pour les meurtres de Melissa Barthelemy, 24 ans, Megan Waterman, 22 ans, et Amber Costello, 27 ans. Les charges s’accumulent au fil des mois. Maureen Brainard-Barnes, 25 ans, disparue en 2007, Jessica Taylor, 20 ans, volatilisée en 2003, Sandra Costilla, 28 ans, dont les restes datent de 1993, et Valerie Mack, 24 ans, portée disparue en 2000, s’ajoutent à la liste entre 2023 et fin 2024.
Le huitième nom a émergé plus récemment. Karen Vergata, 34 ans, mère de deux enfants, avait disparu en 1996. Ses jambes et ses pieds avaient été retrouvés sur Fire Island, puis d’autres ossements à Tobay Beach quinze ans plus tard. Pendant des années, elle était restée connue sous le surnom de « Fire Island Jane Doe ». Heuermann devrait reconnaître l’avoir tuée elle aussi, rapporte NBC News.
Un dossier bâti sur des technologies jamais vues dans un tribunal
Le parquet du comté de Suffolk a mobilisé des outils de pointe pour verrouiller le dossier. Le séquençage du génome entier, une méthode jamais utilisée dans un tribunal new-yorkais, a permis d’exploiter des échantillons d’ADN dégradés par le temps. En septembre 2025, un juge a validé cette technique comme scientifiquement reconnue, écartant les objections de la défense, selon CNN.
Les preuves ne s’arrêtent pas là. Les enquêteurs ont retrouvé sur l’ordinateur de Heuermann des fichiers décrits par les procureurs comme un « plan d’action » pour tuer et échapper à la détection. Des listes méthodiques y détaillaient comment limiter le bruit, nettoyer les corps et détruire les indices. Ses recherches en ligne révélaient une obsession pour la violence sexuelle et pour l’affaire de Gilgo Beach elle-même, comme s’il suivait sa propre traque.
L’architecte que personne ne soupçonnait
Dans son quartier résidentiel de Massapequa Park, Heuermann menait une vie en apparence banale. Marié, père de deux enfants, il dirigeait un cabinet d’architecture à Manhattan. Ses voisins le décrivaient comme discret, parfois distant, jamais menaçant. C’est cette normalité de façade qui a permis aux meurtres de s’étaler sur dix-sept ans sans que personne ne fasse le lien entre l’homme en costume-cravate et les corps dispersés le long des plages de Long Island.
Depuis son arrestation, Heuermann vivait en isolement protecteur, confiné 23 heures sur 24. À chaque audience, il se présentait impassible, répétant qu’il n’avait rien fait. Son avocat, Michael Brown, assurait que son client avait fondu en larmes en clamant son innocence. Le chef de la police du comté de Suffolk, Rodney Harrison, avait une autre lecture : « Rex Heuermann est un démon qui marche parmi nous, un prédateur qui a détruit des familles. »
Le renversement attendu ce mercredi met fin à des mois de préparation d’un procès prévu pour septembre. Pourquoi plaider coupable maintenant ? Les proches des victimes y voient le poids écrasant des preuves ADN. « Si tous les faits ne sont pas révélés, nous continuerons à nous battre », a prévenu John Ray, avocat du fils de Valerie Mack, cité par NBC News.
Treize ans de néant, puis un effet domino
L’affaire de Gilgo Beach a longtemps illustré les failles du système judiciaire américain face aux crimes visant les travailleuses du sexe. Entre 2010 et 2023, malgré la découverte de dix dépouilles, aucune arrestation n’avait eu lieu. Le FBI, la police de l’État de New York et celle du comté de Suffolk avaient pourtant mobilisé des dizaines d’enquêteurs. C’est le croisement entre une immatriculation de véhicule, des données téléphoniques et l’ADN d’une croûte de pizza qui a fini par faire basculer l’enquête.
La reconnaissance de culpabilité, si elle se confirme, ne clôt pas tous les dossiers. D’autres restes humains retrouvés le long d’Ocean Parkway n’ont toujours pas été identifiés. L’avocat des proches de Valerie Mack réclame que l’enquête se poursuive, y compris en direction de l’entourage familial de Heuermann. Une procédure civile pour mort injustifiée a déjà été engagée contre son ex-épouse, Asa Ellerup, et sa fille.
Le tribunal de Riverhead rendra sa décision dans la journée. Si le juge accepte le plaider-coupable, Rex Heuermann deviendra officiellement l’un des tueurs en série les plus prolifiques de l’histoire récente des États-Unis. La prochaine étape sera la détermination de la peine, dont le calendrier n’a pas encore été communiqué.