Tous les modèles climatiques de la planète tombent d’accord : un El Niño d’une puissance inédite se prépare sous la surface du Pacifique. Mais qu’est-ce qui se passe réellement sous l’eau pour qu’un courant chaud bouleverse la météo de la moitié du globe ? Le mécanisme, méconnu du grand public, repose sur un enchaînement de réactions entre océan et atmosphère qui s’auto-alimentent jusqu’au point de bascule.

Un tapis roulant géant entre vent et océan

Pour comprendre El Niño, il faut d’abord saisir ce qui se passe en temps normal. Le Pacifique tropical fonctionne comme un immense circuit fermé baptisé circulation de Walker, du nom du mathématicien britannique Gilbert Walker qui l’a décrite dans les années 1920. Des vents réguliers, les alizés, soufflent d’est en ouest à la surface de l’océan. Ils poussent les eaux chaudes de surface vers l’Australie et l’Indonésie, où elles s’accumulent en formant ce que les océanographes appellent le « warm pool », une piscine d’eau à 28-30 °C qui s’étend sur des milliers de kilomètres.

Cette eau chaude réchauffe l’air au-dessus, qui monte en formant d’énormes masses nuageuses. En altitude, cet air sec repart vers l’est, redescend au-dessus du Pérou et de l’Équateur, puis repart vers l’ouest. La boucle se referme. Côté américain, l’eau de surface repoussée par le vent est remplacée par des eaux froides venues des profondeurs : c’est l’upwelling, un phénomène qui remonte des nutriments et nourrit les bancs de poissons au large du Pérou.

Le jour où la thermocline bascule

Sous la surface, une frontière invisible sépare les eaux chaudes des eaux froides : la thermocline. En temps normal, elle plonge à environ 140 mètres de profondeur côté indonésien, mais remonte à seulement 30 mètres côté péruvien. Cette asymétrie permet l’upwelling. Quand les alizés faiblissent, ne serait-ce que légèrement, tout le système vacille.

L’eau chaude accumulée à l’ouest se met à refluer vers l’est sous forme d’ondes océaniques souterraines appelées ondes de Kelvin. Ces ondes se propagent à environ 2,8 mètres par seconde, soit à peu près la vitesse d’un marcheur rapide, et mettent deux à trois mois pour traverser le Pacifique. À leur arrivée au large du Pérou, elles enfoncent la thermocline vers le bas. L’upwelling d’eau froide cesse, la surface se réchauffe, et la température grimpe de 1 à 4 °C au-dessus de la normale.

Le piège de Bjerknes : quand le système s’emballe

Le météorologue norvégien Jacob Bjerknes a identifié en 1969 le mécanisme qui fait d’El Niño un phénomène capable de durer des mois. L’eau plus chaude côté est réchauffe l’air au-dessus, ce qui réduit l’écart de température entre les deux extrémités du Pacifique. Les alizés, qui soufflent justement grâce à ce contraste, perdent en puissance. Moins de vent signifie moins de poussée vers l’ouest, donc encore plus d’eau chaude qui s’accumule à l’est. La boucle s’auto-alimente.

Les climatologues parlent de « rétroaction positive » : chaque étape renforce la suivante. Le phénomène ne s’arrête que lorsque la réserve de chaleur sous-marine s’épuise, généralement au bout de 9 à 18 mois. La Niña, phase froide inverse, prend alors le relais.

Ce qui sépare un El Niño classique d’un « Super »

Les services météorologiques déclarent officiellement un El Niño quand la température de surface dans la zone Niño-3.4 (une bande de Pacifique entre 170° et 120° ouest) dépasse de 0,5 °C la moyenne pendant cinq trimestres consécutifs qui se chevauchent. C’est le seuil plancher. Un événement « modéré » se situe entre 1 et 1,5 °C au-dessus de la normale. Au-delà de 2 °C, on parle de « Super El Niño ».

L’Histoire n’en a connu que quatre depuis le début des relevés fiables : 1972-73, 1982-83, 1997-98 et 2015-16. Le plus violent, en 1997-98, a provoqué des anomalies de température dépassant 2,5 °C dans certaines zones. Les dégâts mondiaux ont été estimés entre 35 et 45 milliards de dollars par la NOAA. En 2015-16, l’impact économique global a atteint 5 000 milliards de dollars selon une étude publiée dans la revue Science, en comptant les pertes agricoles, les incendies de forêt et les épidémies liées aux inondations.

Des coraux aux conflits armés

L’onde de choc d’un Super El Niño ne se limite pas aux relevés de température. En 1997-98, entre 75 % et 99 % des coraux vivants ont blanchi dans certaines régions du Pacifique. Des pans entiers de forêt tropicale ont brûlé en Indonésie et au Brésil sous l’effet de sécheresses prolongées. Le Pérou a perdu une partie considérable de sa production de farine de poisson, pilier de son économie d’exportation, après l’effondrement des populations d’anchois privées de nutriments par l’arrêt de l’upwelling.

Les conséquences dépassent l’environnement. Le Fonds monétaire international a mesuré que lors d’un El Niño fort, le PIB de l’Indonésie recule de 1 % tandis que celui de l’Afrique du Sud chute de 0,7 %. Des chercheurs de l’université Columbia ont même estimé qu’El Niño avait joué un rôle dans 21 % des conflits civils depuis 1950, les sécheresses alimentant les tensions dans les pays dépendants de l’agriculture pluviale. Le paludisme, la dengue et la fièvre de la vallée du Rift connaissent des pics mesurables dans les zones tropicales touchées.

Comment vingt modèles peuvent voir aussi loin

Les prévisions actuelles reposent sur le North American Multi-Model Ensemble, un consortium qui agrège les sorties de plusieurs modèles couplés océan-atmosphère, dont le CFSv2 du NCEP américain. Ces modèles ingèrent en continu les données de bouées Argo (près de 4 000 capteurs autonomes déployés dans tous les océans), de satellites altimétriques qui mesurent le niveau de la mer au millimètre près, et de stations météo au sol.

Ce que les modèles détectent aujourd’hui, c’est une accumulation anormale de chaleur sous la surface du Pacifique. Les dernières mesures de mars 2026 montrent que la zone Niño-1+2, la plus proche du Pérou, affiche déjà +0,6 °C alors que le reste du bassin sort à peine de La Niña. Le NOAA Climate Prediction Center estime à 62 % la probabilité d’un El Niño à partir de juin-août 2026, avec une chance sur trois d’atteindre le seuil « fort » d’ici la fin de l’année.

Le changement climatique redistribue les cartes

Le cycle El Niño/La Niña revient tous les deux à sept ans depuis des millénaires. Mais le réchauffement global modifie les règles du jeu. Des travaux publiés par le GIEC indiquent que la fréquence des El Niño extrêmes augmente avec la hausse des températures mondiales. L’amplitude des anomalies de température dans l’est du Pacifique a grimpé d’environ 10 % entre la période 1901-1960 et la période 1961-2020. Plus préoccupant : les modèles projettent une probabilité neuf fois supérieure d’observer des événements La Niña intenses dans le Pacifique central sous l’effet du réchauffement.

La transition en cours marque une étape d’observation majeure. Si le Super El Niño prédit se confirme d’ici l’automne 2026, il sera le premier à se développer dans un océan déjà surchauffé par des années consécutives de records de température globale. Le Parlement européen doit examiner en mai un nouveau volet de sa stratégie d’adaptation climatique. Les pêcheurs péruviens, eux, surveillent déjà les relevés de température au large de Lima.