Il a choisi TikTok pour annoncer la fin de TikTok pour les moins de 15 ans. Le 8 avril 2026, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a posté une vidéo sur la plateforme pour prévenir ses compatriotes : à partir du 1er janvier 2027, les Grecs de moins de 15 ans n’auront plus accès aux réseaux sociaux. La loi doit être votée avant l’été 2026. L’ironie du support a eu peu de prise sur l’opinion : 80 % des Grecs approuvaient déjà la mesure lors d’un sondage en février.

Les plateformes visées couvrent l’essentiel des usages des collégiens et lycéens : TikTok, Instagram, Facebook, X, Snapchat, Threads, Twitch et Kick. Soit presque tout ce qu’un adolescent grec consulte entre le réveil et le coucher.

Ce que l’OMS mesurait depuis deux ans

La décision grecque s’appuie sur un corpus scientifique qui s’épaissit depuis plusieurs années. En septembre 2024, le Bureau régional de l’OMS pour l’Europe publiait les résultats d’une enquête conduite auprès de près de 280 000 jeunes âgés de 11, 13 et 15 ans, dans 44 pays d’Europe, d’Asie centrale et du Canada. Les données, collectées en 2022, montraient que la part d’adolescents ayant un usage problématique des réseaux sociaux était passée de 7 % en 2018 à 11 % en 2022. Chez les filles, le taux atteint 13 %, contre 9 % chez les garçons. Et 44 % des filles de 15 ans maintenaient un contact en ligne constant avec leurs amis.

Ce surcroit d’exposition s’accompagne d’une liste de conséquences documentées par la même étude : dégradation du sommeil, recul de la satisfaction de vie, baisse du soutien social, hausse de la consommation de substances. En décembre 2025, l’Agence nationale de sécurité sanitaire française (Anses) rendait à son tour un rapport d’expertise collective pointant les troubles du sommeil, les atteintes à l’image corporelle et les facteurs de risque anxiodépressifs liés aux usages des réseaux sociaux chez les adolescents. À l’échelle mondiale, l’OMS estime qu’un adolescent sur sept souffre d’un trouble mental.

La différence avec tout ce qui s’est fait jusqu’ici

La mesure grecque ne ressemble pas aux tentatives précédentes. D’autres pays ont posé des restrictions similaires, mais en laissant une porte ouverte : le consentement parental. Dans la plupart des législations existantes, une mère pouvait autoriser son fils de 13 ans à s’inscrire sur une plateforme, contournant ainsi l’esprit du texte. Athènes ferme explicitement cette sortie. L’interdiction s’applique « indépendamment du consentement parental », selon le ministre du numérique Dimitris Papastergiou.

L’enforcement suit une logique technique plutôt que déclaratoire. Une application d’identité numérique nationale sera installée sur les appareils personnels des mineurs. Les tuteurs devront l’activer. Les plateformes, de leur côté, devront mettre en place des systèmes de vérification d’âge robustes. La Hellenic Telecommunications and Post Commission (EETT), le régulateur grec des communications, supervisera la conformité. Les plateformes récalcitrantes s’exposent à des amendes atteignant 6 % de leur chiffre d’affaires mondial. Mitsotakis résume l’intention dans une formule mesurée : « L’objectif n’est pas de vous éloigner de la technologie, mais de combattre l’addiction. »

L’Australie avait tiré la première

La Grèce n’est pas la première à légiférer, mais elle sera la première en Europe à le faire sans filet parental. L’Australie a franchi ce cap en 2025, en interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Sa loi est entrée en vigueur fin 2025 : les plateformes qui ne respectent pas l’obligation de vérification d’âge s’exposent à des pénalités pouvant atteindre 28 millions d’euros. Le Royaume-Uni, la Slovénie, l’Autriche et l’Espagne travaillent sur des textes similaires, selon les informations de BBC News et Al-Monitor.

La Grèce choisit 15 ans comme seuil, un an de moins que l’Australie, et sans possibilité de dérogation. Et Mitsotakis ne compte pas s’arrêter à ses frontières : il a annoncé son intention de « faire pression sur l’Union européenne » pour qu’elle adopte un cadre commun. Si Bruxelles suit, les règles pourraient s’étendre à l’ensemble du marché unique, et les 27 États membres se retrouveraient obligés de s’aligner.

L’âge, un problème technique depuis dix ans

Contraindre les plateformes à vérifier l’âge de leurs utilisateurs bute depuis longtemps sur le même écueil : un mineur peut utiliser le compte de ses parents, s’inscrire avec une fausse date de naissance ou passer par un VPN. Les systèmes de vérification existants s’appuient généralement sur une carte d’identité ou un numéro de téléphone, des méthodes qui soulèvent des questions de protection des données.

La solution grecque pousse la logique plus loin qu’ailleurs en installant une application nationale sur les appareils. Mais cette infrastructure de contrôle d’accès à internet pose des questions que le pays n’a pas encore tranchées publiquement. Le Règlement général sur la protection des données (RGPD) encadre strictement la collecte et le traitement des données personnelles des mineurs dans l’UE. La mise en oeuvre concrète dépendra autant des choix techniques que du dialogue avec les autorités européennes de protection des données, dont la position n’a pas encore été sollicitée officiellement.

La France entre deux eaux

La France ne part pas de zéro sur ce sujet. Une loi votée en 2023 oblige les plateformes à vérifier l’âge des mineurs souhaitant s’inscrire sur les réseaux sociaux, avec une dérogation possible par consentement parental pour les 15-17 ans. Trois ans après son adoption, elle n’est pas pleinement appliquée : les outils techniques de vérification d’âge certifiés par l’Arcom, le régulateur audiovisuel français, tardent à se déployer à grande échelle. Le Danemark et l’Espagne ont annoncé des intentions proches de la démarche grecque, ce qui renforce la pression sur Paris pour aller plus loin.

Si Mitsotakis obtient gain de cause auprès de l’UE, la question ne sera plus de savoir si la France durcit sa législation, mais à quelle vitesse elle devra le faire.

Le vote, avant l’été

Le Parlement grec examinera le texte d’ici juillet 2026. L’absence d’opposition politique structurée et le fort soutien de l’opinion publique suggèrent que le vote sera une formalité. Si la loi est adoptée, les plateformes disposeront de moins de six mois pour adapter leurs systèmes de vérification d’âge avant l’entrée en vigueur du 1er janvier 2027. TikTok, Meta et les autres ont l’habitude des législations nationales sur l’âge des utilisateurs – l’Australie les avait déjà forcés à des ajustements techniques fin 2025. Mais la clause de l’interdiction sans exception parentale est un cas que leurs équipes juridiques n’ont pas encore eu à traiter. La Grèce sera leur premier test européen.