0,9223. Ce chiffre, publié chaque soir par la Banque centrale européenne, dit quelque chose de presque impensable : un euro n’achète plus un franc suisse. La monnaie d’un pays de 8,9 millions d’habitants pèse plus que celle de 340 millions d’Européens. Pour comprendre comment c’est possible, il faut remonter à la mécanique qui fixe le prix d’une devise.

9 595 milliards par jour, et aucun arbitre

Le marché des changes, le « forex », est le plus grand marché financier du monde. Chaque jour ouvré, 9 595 milliards de dollars y changent de mains, selon les chiffres 2025 de la Banque des règlements internationaux. C’est plus de quatre fois le PIB de la France en une seule journée. Pourtant, il n’existe aucun bâtiment central, aucune salle des marchés officielle, aucun régulateur mondial. Les transactions se nouent entre banques, fonds d’investissement, entreprises et banques centrales, 24 heures sur 24, de Sydney à Tokyo, de Londres à New York.

Sur ce marché, l’euro et le franc suisse s’échangent en continu. La paire EUR/CHF est parmi les plus suivies : les multinationales suisses exportent en euros, les frontaliers français reçoivent des salaires en francs, les investisseurs font des allers-retours permanents. Chaque transaction est un vote : « je préfère cette devise à celle-là ». Et c’est la somme de ces millions de votes qui produit le taux affiché.

Offre, demande, confiance : les trois leviers

Un taux de change n’est pas un décret. Personne ne décide, un matin, que l’euro vaut 0,92 franc. Ce prix émerge de l’offre et de la demande, exactement comme le prix d’une tomate au marché, mais à une échelle vertigineuse.

Trois forces principales tirent les devises vers le haut ou vers le bas. La première, c’est le différentiel de taux d’intérêt. Quand la Banque nationale suisse propose des taux plus attractifs que la BCE, les investisseurs déplacent leurs capitaux vers la Suisse pour toucher un meilleur rendement. Pour acheter des obligations suisses, ils doivent d’abord acheter des francs. La demande grimpe, le franc s’apprécie.

La deuxième force, c’est l’inflation. Une monnaie qui se déprécie rapidement à l’intérieur d’un pays (les prix montent, le pouvoir d’achat chute) perd aussi de sa valeur à l’extérieur. L’inflation suisse est historiquement l’une des plus basses d’Europe. Résultat : le franc conserve sa valeur réelle dans le temps, ce qui attire ceux qui veulent protéger leur épargne.

La troisième force est la plus difficile à quantifier : la confiance. Elle repose sur la stabilité politique, la solidité du système bancaire, la transparence juridique. La Suisse obtient régulièrement des scores maximaux sur ces critères. Elle n’est membre ni de l’UE ni de l’OTAN, ce qui lui confère une neutralité perçue comme un bouclier contre les crises géopolitiques.

Pourquoi la Suisse attire les capitaux paniqués

Il existe des monnaies que l’on appelle « valeurs refuges » : quand les marchés tremblent, les investisseurs s’y réfugient automatiquement. Le franc suisse en est l’archétype mondial, avec l’or et le yen japonais.

Le mécanisme est aussi simple que puissant. Un investisseur à Hong Kong qui craint une crise financière ne va pas analyser les comptes de la Confédération helvétique. Il suit un réflexe conditionné par des décennies de stabilité : « la Suisse ne fait jamais défaut ». Des guerres mondiales au krach de 2008, des crises de la zone euro aux tensions commerciales actuelles entre Washington et Pékin, le franc a systématiquement profité des turbulences mondiales.

En 2026, ce réflexe joue à plein. Les droits de douane américains, la guerre en Ukraine, les tensions autour du détroit de Taïwan et la volatilité des marchés boursiers poussent des milliers de gestionnaires d’actifs à se délester d’actifs risqués. Ils achètent du franc. Le taux monte.

Le 15 janvier 2015 : quand une banque centrale a capitulé

Ce phénomène a failli tuer l’économie suisse il y a dix ans. En 2011, face à la crise de la dette européenne, le franc montait si vite que les exportateurs suisses ne pouvaient plus rivaliser : un Rolex devenait prohibitif pour un acheteur américain, une machine industrielle zurichoise perdait face à son équivalent allemand.

La Banque nationale suisse avait alors pris une décision radicale : fixer un plancher à 1,20 franc pour un euro. Pas question que l’euro tombe en dessous. Pour tenir ce plancher, la BNS achetait des euros en masse, injectant des francs sur le marché pour en faire baisser le prix. À son pic, elle détenait des réserves de change équivalentes à 70% du PIB suisse, soit plus de 500 milliards de francs.

Le 15 janvier 2015, sans prévenir personne, la BNS a supprimé ce plancher. En quelques minutes, le franc a bondi de 20% face à l’euro. Des fonds spéculatifs ont fait faillite dans la journée. Des milliers de ménages polonais et hongrois, endettés en francs suisses, ont vu leurs mensualités exploser. C’est l’une des décisions de politique monétaire les plus soudaines de l’histoire financière récente. Elle illustre un principe fondamental : une banque centrale peut résister au marché pendant des mois, parfois des années, mais rarement indéfiniment.

Ce que ça change concrètement pour les Français

Pour la majorité des Français, un taux EUR/CHF à 0,92 reste abstrait. Pourtant, ses effets sont très concrets. Le premier concerne les quelque 200 000 travailleurs frontaliers qui traversent chaque matin vers Genève, Bâle ou Zurich. Ils perçoivent un salaire en francs suisses, qu’ils dépensent en partie en euros en France. Un franc fort signifie un pouvoir d’achat plus élevé de leur côté de la frontière.

Le deuxième effet touche les voyageurs. Un week-end à Genève coûte aujourd’hui environ 8% de plus qu’un équivalent dans une ville de la zone euro, par rapport à 2021 quand l’euro valait 1,15 franc. Une chambre d’hôtel affichée à 200 CHF reviendra à 217 euros contre moins de 175 euros il y a cinq ans.

Le troisième effet est plus diffus : les entreprises françaises qui exportent vers la Suisse voient leur compétitivité s’améliorer mécaniquement. Un fabricant de luxe basé à Paris est jugé moins cher par un acheteur suisse, ce qui peut, paradoxalement, être un avantage commercial.

Les économistes de la Banque nationale suisse anticipent que la pression à la hausse sur le franc persistera tant que les incertitudes commerciales mondiales ne se dissipent pas. La prochaine réunion de politique monétaire de la banque, prévue pour juin 2026, sera scrutée de près. Une baisse de taux pourrait temporairement freiner l’appréciation du franc, en réduisant l’attrait des placements en CHF. Mais aucune banque centrale ne peut indéfiniment s’opposer à une tendance de fond. Le 15 janvier 2015 l’a montré, brutalement.