252 756 miles de la Terre. Jamais aucun humain n’était allé aussi loin. Mercredi, les quatre astronautes d’Artemis II ont effacé d’un coup le record que détenait Apollo 13 depuis 1970, et ils rentrent à la maison avec des milliers d’images du côté obscur de la Lune que personne n’avait encore vues depuis l’espace.
Le record d’Apollo 13 n’était plus censé tomber
Cinquante-six ans. C’est le temps qu’a résisté le record de distance le plus reculé de l’histoire humaine. En avril 1970, l’équipage d’Apollo 13 avait atteint 248 655 miles de la Terre dans des circonstances dramatiques, contraint de contourner la Lune après l’explosion d’un réservoir d’oxygène à bord. Ce record n’était pas censé tomber de sitôt, il fallait justement retourner vers la Lune pour ça.
C’est chose faite. Le 6 avril 2026, à 12h56 heure américaine centrale, le vaisseau Orion d’Artemis II a franchi ce cap, poussant finalement jusqu’à 252 756 miles avant d’amorcer sa trajectoire de retour. Le chiffre, en lui-même, ne rend pas justice à ce qu’il représente : la première fois qu’un équipage humain a quitté l’orbite terrestre basse depuis décembre 1972 et la mission Apollo 17.
Les quatre astronautes à bord d’Orion ont décollé le 1er avril 2026 depuis le Centre spatial Kennedy, en Floride. Le splashdown est prévu le 10 avril au large de San Diego, récupération par la marine américaine à bord du USS John P. Murtha. Dix jours en tout. Une mission de test, d’abord, mais une mission qui s’est transformée en document historique vivant.
Quatre premières fois réunies dans un seul cockpit
Reid Wiseman, Victor Glover, Christina Koch et Jeremy Hansen ne forment pas un équipage ordinaire. Ils concentrent, à eux quatre, une série de records qui méritent d’être nommés.
Christina Koch est la première femme à voyager vers la Lune. Victor Glover est le premier homme de couleur à s’approcher du satellite terrestre. Jeremy Hansen, de l’Agence spatiale canadienne, est le premier non-Américain à effectuer un vol lunaire. Quant à Reid Wiseman, il est le commandant le plus âgé à avoir jamais quitté l’orbite basse de la Terre. Ces quatre « premières » simultanées n’ont rien d’anecdotique : elles reflètent un choix délibéré de la NASA de composer un équipage qui ressemble à davantage de monde que les douze hommes blancs qui avaient marché sur la Lune entre 1969 et 1972.
Hansen a commenté depuis l’espace : « Nous le faisons en honorant les efforts extraordinaires et les exploits de nos prédécesseurs dans l’exploration spatiale habitée. » La formule, sobre, résume bien ce qu’Artemis II représente : une transmission, autant qu’une rupture.
Une éclipse solaire de 54 minutes que personne d’autre ne verra jamais
Artemis II n’était pas une mission d’alunissage. Son objectif principal était de valider le bon fonctionnement du vaisseau Orion et du lanceur SLS dans le vide de l’espace profond : systèmes de survie, manoeuvres orbitales, communications en conditions réelles. Mais le trajet a réservé des surprises.
Le 6 avril, lors du survol du côté obscur de la Lune (une fenêtre de sept heures pendant laquelle l’équipage a perdu tout contact radio avec la Terre), les astronautes ont observé une éclipse solaire de 54 minutes depuis l’espace. La Lune masquait le Soleil, révélant sa couronne. Depuis la Terre, les éclipses totales durent rarement plus de 7 minutes. Depuis Orion, perché à 4 067 miles au-dessus de la surface lunaire, le phénomène s’est étiré pendant près d’une heure.
Ce que l’équipage a rapporté dépasse l’anecdote. Les astronautes ont photographié des zones que les sondes non habitées n’avaient jamais documentées avec le même niveau de détail : Vavilov, Ohm, le bassin Pôle Sud-Aitken, Mare Crisium. Ils ont observé des variations de couleur et de texture à la surface lunaire que seul l’oeil humain pouvait interpréter en temps réel. Et ils ont enregistré six flashs d’impact de météorites sur la face sombre de la Lune, un type d’observation que les télescopes terrestres peinent à capter avec cette précision.
Plusieurs milliers d’images ont été transmises à Houston. Selon la NASA, certaines montrent des régions que « aucun humain n’avait vues » directement. Des cratères seront officiellement nommés : l’un portera le nom du vaisseau, « Integrity » ; un autre honorera la mémoire de Carroll Wiseman, l’épouse décédée du commandant.
Artemis II comme rampe, pas comme destination
Dans le calendrier de la NASA, Artemis II n’est qu’une étape, la deuxième d’une séquence. Artemis I, non habitée, avait validé le lanceur en novembre 2022. Artemis III, si tout va selon le plan, sera la mission d’alunissage : les premiers humains à poser le pied sur la Lune depuis Apollo 17, avec pour la première fois une femme parmi eux.
Mais Artemis II était la case la plus risquée de toutes. Faire voler un équipage pour la première fois dans un vaisseau non éprouvé, sur une trajectoire qui prend modèle sur celle d’Apollo 13 (le vol qui avait failli tuer trois hommes en 1970), demandait un niveau de préparation exceptionnel. Le programme avait déjà subi plusieurs reports : après Artemis I, des défauts sur le bouclier thermique d’Orion avaient retardé le programme de plus d’un an. Des problèmes dans le système de survie avaient suivi. Le lancement du 1er avril 2026 représentait l’aboutissement de quatre ans de corrections depuis l’Artemis I.
John Honeycutt, directeur de l’équipe de gestion de mission, n’a pas caché sa satisfaction lors d’une conférence de presse : « Ça ne peut pas vraiment aller mieux que ça. Nous sommes en train de faire l’histoire. »
Reste à voir ce que les données médicales et les débriefs techniques apprendront à la NASA dans les semaines qui suivront le splashdown. L’équipage passera des examens complets, y compris des tests de motricité et des parcours d’obstacles pour évaluer leur état physique après dix jours dans l’espace profond. Ces résultats alimenteront directement la préparation d’Artemis III, la mission où il faudra non plus survoler la Lune, mais s’y poser.