160 milliards de dollars. C’est ce que les États-Unis ont encaissé en droits de douane depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Une somme vertigineuse présentée comme une victoire sur la Chine, le Mexique, l’Union européenne. Sauf que ces 160 milliards n’ont pas été prélevés à Pékin ou à Bruxelles. Ils ont été versés par des entreprises américaines, à des douaniers américains, sur le sol américain.

Une taxe perçue à l’entrée, pas à la sortie

Pour comprendre le malentendu, il faut remonter au mécanisme de base. Un droit de douane est une taxe appliquée par un État sur les marchandises qui franchissent sa frontière. Quand un conteneur de chaussures arrive au port de Los Angeles en provenance de Vietnam, c’est l’importateur américain qui règle la taxe à la douane des États-Unis. Pas le fabricant vietnamien. Pas le gouvernement de Hanoï. L’entreprise américaine qui a passé la commande.

La confusion vient du mot « sur ». Quand Trump annonce un tarif de 25% « sur les importations chinoises », on entend instinctivement « payé par la Chine ». La réalité comptable est différente : 25% de la valeur déclarée du produit, versés par l’importateur américain au Trésor américain, au moment où la marchandise passe la frontière. C’est ce qu’on appelle un droit ad valorem. Il existe aussi des droits spécifiques (un montant fixe par kilo ou par unité), mais la grande majorité des tarifs de Trump fonctionnent sur le modèle ad valorem.

Selon le Cato Institute, 53 millions de déclarations d’importation ont été soumises à ces tarifs depuis début 2025. Autant de transactions où une entreprise américaine a sorti un chèque pour le gouvernement américain.

Du port de Long Beach au caddie du consommateur

Mais l’importateur ne conserve pas la taxe dans sa poche. Il la répercute. C’est là que le mécanisme devient concret pour tout le monde.

Prenons un vélo fabriqué en Chine, acheté par un distributeur américain à 80 dollars l’unité. Avec un tarif de 25%, la douane réclame 20 dollars supplémentaires à l’importation. Le distributeur a trois options : absorber les 20 dollars (sacrifier sa marge), négocier une ristourne avec le fabricant chinois (faire payer une partie à l’exportateur), ou répercuter la taxe sur le prix de vente final (faire payer le consommateur).

En pratique, les économistes de La Finance pour Tous et de nombreuses institutions ont documenté le même phénomène : le consommateur supporte entre 75% et la quasi-totalité du coût. Les exportateurs peuvent consentir des remises pour rester compétitifs, mais elles sont rarement suffisantes pour absorber des hausses de 25% ou 50%. Plus le tarif est élevé, moins l’exportateur peut compenser, et plus la facture remonte vers l’acheteur final.

Sur des produits à faibles marges comme les vêtements, les jouets ou l’électronique grand public, la répercussion est quasi-automatique. L’importateur n’a pas le choix : soit il répercute, soit il cesse d’importer.

1 230 dollars par ménage, 160 milliards collectés

Le Tax Policy Center, institution de recherche fiscale américaine, a chiffré la facture : les droits de douane représentent en 2026 un coût moyen de 1 230 dollars par ménage américain. Ce chiffre tient compte de toutes les catégories de revenus, mais l’impact est proportionnellement plus lourd sur les ménages modestes, qui consacrent une part plus importante de leur budget aux biens importés (vêtements, électronique, alimentation).

Au total, Washington a collecté plus de 160 milliards de dollars depuis le retour de Trump au pouvoir, via 300 000 importateurs différents. Un chiffre présenté comme une recette budgétaire bienvenue. Le revers : selon les estimations, un droit de douane moyen de 10% appliqué à 3 000 milliards de dollars d’importations représente 300 milliards de dollars de ponction annuelle sur le pouvoir d’achat des ménages américains.

Un an après le « Liberation Day » d’avril 2025, la Direction générale du Trésor français a publié une analyse pointant que l’inflation des biens aux États-Unis a grimpé à +0,8% en moyenne annuelle en 2025, contre -1,1% l’année précédente. Une inflexion directement liée aux tarifs douaniers selon les économistes du Trésor.

Ce que l’exportateur étranger peut (et ne peut pas) faire

L’argument des partisans des tarifs n’est pas totalement infondé. Dans certains cas, les exportateurs étrangers réduisent effectivement leurs prix pour rester compétitifs malgré la taxe. Si un fabricant chinois vend ses vestes 100 dollars et qu’un tarif de 25% les taxe à 125 dollars pour l’importateur américain, il peut choisir de vendre à 90 dollars pour que le prix final reste sous 115 dollars. Dans ce cas, il prend 10 dollars sur sa marge, et l’importateur ou le consommateur américain en prend 12,50.

C’est ce que les économistes appellent « l’incidence tarifaire ». Les études empiriques sur les tarifs de la première administration Trump (2018-2020) ont montré que les exportateurs chinois ont absorbé une partie de la taxe sur certains produits, mais que cette absorption était faible et diminuait à mesure que les tarifs augmentaient. Passé 25%, la capacité d’absorption s’effondre.

Pour les nouveaux tarifs de 2026 (jusqu’à 50% sur l’aluminium, l’acier et le cuivre, 25% sur de nombreuses catégories, et jusqu’à 100% sur certains médicaments), la marge de manoeuvre des exportateurs est quasi-nulle. Le coût repart entièrement vers la chaîne de distribution américaine.

L’emploi, le seul argument qui résiste

L’objectif affiché des droits de douane n’est pas de faire payer l’étranger, mais de rendre les produits étrangers moins compétitifs pour favoriser la production domestique. Si un vélo chinois coûte 80 dollars et qu’un vélo américain coûte 110 dollars, un tarif de 40% rend les deux comparables et permet aux fabricants américains de vendre. C’est la logique protectionniste, vieille comme le commerce international.

La réalité est plus nuancée. D’un côté, certains secteurs sous pression (acier, aluminium) ont effectivement récupéré des parts de marché. De l’autre, les chiffres globaux ne plaident pas pour le succès : entre avril 2025 et février 2026, selon les données compilées par la RTS et le Bureau of Labor Statistics américain, 89 000 emplois manufacturiers ont été perdus aux États-Unis, malgré les tarifs censés en préserver ou en créer. Les industries qui utilisent des métaux importés comme intrant (construction, automobile, électroménager) ont été frappées par la hausse des coûts et ont réduit leurs effectifs.

Le CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) avait déjà tiré le bilan de la première vague de tarifs Trump : les industries protégées gagnent des parts de marché, mais les industries en aval qui achètent leurs matières premières perdent davantage. Le solde net est négatif.

Avril 2026 : la prochaine vague arrive sur les médicaments

En ce mois d’avril 2026, de nouveaux tarifs sur les médicaments importés entrent en vigueur. Leur objectif déclaré : forcer les laboratoires pharmaceutiques à relocaliser leur production aux États-Unis. Le taux annoncé peut atteindre 100% pour certains produits, avec une exception pour les pays disposant d’accords commerciaux avec Washington : l’Union européenne, le Japon et la Corée du Sud bénéficient d’un tarif réduit à 15%.

Concrètement, cela signifie qu’un médicament générique fabriqué en Inde ou au Brésil pourrait voir son prix doubler à l’entrée sur le territoire américain, avec une répercussion quasi-automatique sur les assureurs, les hôpitaux et in fine les patients. Les négociations commerciales entre Washington et Bruxelles se poursuivent dans ce contexte, l’Union européenne cherchant à étendre ses exemptions à d’autres catégories de produits avant que les tarifs ne s’appliquent pleinement.