3h45 du matin, vendredi, San Francisco. Un cocktail Molotov percute le portail de la maison de Sam Altman, PDG d’OpenAI. La bouteille incendiaire rebondit, enflamme un bout de grille, et le personnel de sécurité éteint le feu en quelques secondes. Zéro blessé, zéro dégât structurel. Mais le signal, lui, a touché sa cible.

20 ans, un Molotov et une deuxième menace au siège

La police de San Francisco a identifié et arrêté Daniel Moreno-Gama, 20 ans, dans les heures qui ont suivi l’attaque. Le suspect n’en est pas resté là. Après avoir lancé la bouteille enflammée contre la résidence d’Altman, il s’est rendu au siège d’OpenAI dans le quartier de Mission Bay, où il aurait proféré des menaces, selon CNN. Les charges retenues combinent la possession et l’utilisation d’un engin incendiaire ainsi que des menaces verbales à caractère violent.

Le cocktail Molotov, selon les premiers éléments de l’enquête, était artisanal : une bouteille remplie de chiffons imbibés d’un accélérant. L’engin a rebondi sur la façade sans exploser comme prévu. Le système de sécurité privé d’Altman a réagi en moins d’une minute, étouffant les flammes qui avaient pris sur une grille extérieure.

Ronan Farrow, 100 témoins et un portrait au vitriol

L’attaque survient quelques jours après la publication d’un long profil de Sam Altman dans le New Yorker, signé Ronan Farrow. L’enquête, fruit d’entretiens avec plus de 100 personnes ayant travaillé avec le patron d’OpenAI, dresse un portrait peu flatteur. La plupart des témoins décrivent un homme animé par « une volonté de pouvoir implacable qui, même parmi les industriels qui mettent leur nom sur des fusées, le distingue », selon les termes de l’article.

Le profil remet en question la fiabilité d’Altman, à un moment où OpenAI négocie sa transformation en entreprise à but lucratif et lève des fonds à des valorisations record. Altman a qualifié le papier d' »incendiaire » dans une réponse publiée sur son blog, traçant un lien direct entre le ton du portrait et le climat de menace qui l’entoure. « Il y a eu un article incendiaire à mon sujet il y a quelques jours », a-t-il écrit, ajoutant que « quelqu’un m’a dit que cela arrivait à un moment de grande anxiété vis-à-vis de l’IA, et que cela rendait les choses plus dangereuses pour moi. »

Puis cette phrase, qui résume sa position : « Nous devrions réduire la rhétorique et les tactiques, et essayer d’avoir moins d’explosions dans moins de maisons. »

De la peur du chômage à « Pas de centres de données »

L’incident ne sort pas de nulle part. Aux États-Unis, la frontière entre la protestation contre l’IA et la violence physique s’est brouillée ces derniers mois.

En Indiana, un élu local a été visé par des tirs à son domicile. Une note retrouvée sur les lieux portait trois mots : « Pas de centres de données. » En novembre 2025, un militant anti-IA qui avait occupé le campus d’OpenAI à San Francisco a été signalé disparu après avoir laissé entendre qu’il préparait des actions violentes. Les deux affaires n’ont pas de lien établi avec l’attaque contre Altman, mais elles dessinent un même motif : la colère quitte les réseaux sociaux pour s’incarner dans le réel.

Selon le Pew Research Institute, la moitié des adultes américains se disent aujourd’hui plus inquiets qu’enthousiastes face à l’intelligence artificielle. Les raisons oscillent entre la peur de perdre son emploi, les biais dans les données d’entraînement, l’opacité des modèles et les questions de droits d’auteur. Ce que le sondage ne mesure pas, c’est le point de bascule entre l’inquiétude passive et le passage à l’acte.

San Francisco, capitale de l’IA et de ses ennemis

La ville où Altman vit et travaille concentre les plus grandes entreprises d’intelligence artificielle de la planète : OpenAI, Anthropic, une partie de Google DeepMind. Elle concentre aussi les tensions. Le groupe Stop AI, qui organise régulièrement des manifestations contre ce qu’il appelle le « développement imprudent de l’intelligence artificielle », a immédiatement pris ses distances. « Nous ne tolérons aucune violence », a déclaré l’organisation, rapporte le SF Standard.

Kent Moyer, PDG de The World Protection Group, une société spécialisée dans la protection rapprochée des dirigeants, observe une escalade depuis deux ans. « Les cadres sont plus vulnérables que jamais », confie-t-il au SF Standard. « Partout dans le pays, les menaces augmentent. » Il pointe un problème structurel : les adresses des multiples résidences d’Altman sont facilement accessibles en ligne, une vulnérabilité que la sécurité privée peine à compenser.

Les dépenses de protection physique des entreprises technologiques ont bondi en 2024, selon une enquête de Reuters publiée début 2025 analysant les déclarations aux actionnaires. OpenAI elle-même recrute actuellement un responsable de la sécurité industrielle et a ouvert un poste de directeur des opérations de sécurité. Marc Benioff (Salesforce) et Jensen Huang (Nvidia), qui résident aussi dans la Bay Area, font face à des préoccupations similaires.

300 milliards de valorisation, un portail et un briquet

Sam Altman dirige une entreprise valorisée à plus de 300 milliards de dollars, courtisée par les gouvernements et les investisseurs du monde entier. Pourtant, un jeune homme de 20 ans a réussi à s’approcher de sa maison en pleine nuit avec une bouteille et un briquet. Le décalage entre la puissance de l’organisation et la vulnérabilité physique de son dirigeant résume le malaise qui traverse la Silicon Valley.

La question n’est plus de savoir si l’IA provoque de l’anxiété. Les sondages le confirment depuis des mois. Ce qui change, c’est la forme que prend cette anxiété. Le procureur de San Francisco décidera dans les prochains jours des charges exactes retenues contre Moreno-Gama. L’audience préliminaire est attendue en début de semaine prochaine.