Quatre-vingts bateaux ont quitté le port de Barcelone ce dimanche 12 avril. Cap sur Gaza, 2 000 milles nautiques plus loin. À bord, plus de 1 000 volontaires venus de 70 pays, des médecins, des enseignants, des ingénieurs et le navire emblématique de Greenpeace, l’Arctic Sunrise. La plus grande flottille civile jamais montée en Méditerranée tente ce que les diplomates n’ont pas réussi : forcer un passage humanitaire vers l’enclave palestinienne assiégée.
Deux fois plus gros que la première tentative
En septembre 2025, 42 embarcations et 462 personnes avaient déjà pris la mer. La marine israélienne les avait interceptées à 70 milles nautiques de la côte gazaouie, brouillant les communications, coupant les signaux, et arrêtant l’ensemble des passagers, dont la militante suédoise Greta Thunberg. La Global Sumud Flotilla en a tiré une leçon : revenir en plus grand nombre.
Le convoi de ce dimanche représente presque le double. Les organisateurs, qui se disent « indépendants de tout gouvernement ou parti politique », ont recruté dans plus de 100 pays. Leur porte-parole Pablo Castilla résume l’objectif : « Condamner la complicité internationale, exiger des comptes, et établir un corridor humanitaire par mer et par terre. »
L’Arctic Sunrise, 50 mètres de symbole
Le navire brise-glace de Greenpeace mesure 50,5 mètres, file à 13 nœuds, et embarque jusqu’à 30 personnes. Son rôle dans la flottille n’est pas de transporter de l’aide, mais de fournir un appui technique et opérationnel à la traversée. En clair : aider les dizaines de petites embarcations à couvrir en sécurité les 200 derniers milles nautiques, les plus périlleux, ceux qui mènent aux côtes de Gaza.
Eva Saldaña, directrice de Greenpeace Espagne, a déclaré lors de la conférence de presse du départ : « Face à l’escalade de la guerre déclenchée par les armées américaine et israélienne, nous sommes honorés de répondre à l’appel de la flottille Sumud avec l’Arctic Sunrise. » Ghiwa Nakat, directrice de Greenpeace Moyen-Orient et Afrique du Nord, a ajouté que « la dévastation infligée à Gaza est devenue une doctrine dangereuse d’impunité, qui s’étend maintenant au Liban ».
Barcelone, Syracuse, Lerapetra, puis Gaza
La route prévue traverse trois escales : Syracuse en Sicile, puis Lerapetra en Crète. Chaque étape permet de ravitailler, de vérifier l’état des embarcations, et d’accueillir des bateaux supplémentaires qui n’ont pas pu rallier Barcelone. Les derniers 200 milles, entre la Crète et la côte gazaouie, sont ceux où l’interception est la plus probable.
Lors de la première tentative de septembre 2025, c’est dans cette zone que les commandos de la marine israélienne avaient abordé les navires, selon le récit de Greenpeace. Des drones suivaient la flottille depuis plusieurs heures, et des embarcations militaires non éclairées avaient été repérées dans la nuit.
Un précédent sanglant : le Mavi Marmara
Les flottilles vers Gaza ne sont pas nées en 2025. Le 31 mai 2010, des commandos israéliens du Shayetet 13 avaient pris d’assaut le Mavi Marmara, un navire turc transportant de l’aide humanitaire, en eaux internationales. Neuf militants avaient été tués, dont huit Turcs et un Turco-Américain. Le rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme avait conclu que la force employée était « disproportionnée » et trahissait « un niveau inacceptable de brutalité ». Le rapport Palmer, publié en 2011, avait qualifié l’usage de la force d’« excessif et déraisonnable ».
Seize ans plus tard, le droit maritime international reste le même. La liberté de navigation en haute mer constitue l’un des principes les plus anciens du droit international. Aucun navire ne peut être arrêté ou abordé sans le consentement du capitaine ou de l’État du pavillon, selon la Croix-Rouge internationale.
71 000 morts, 1,4 million de déplacés
La flottille ne vogue pas dans un vide humanitaire. Selon les chiffres du ministère de la Santé de Gaza relayés par les Nations unies, entre octobre 2023 et janvier 2026, 71 439 Palestiniens ont été tués et 171 324 blessés. Mi-février 2026, environ 1,4 million des 2,1 millions d’habitants de l’enclave étaient déplacés. Au moins 408 travailleurs humanitaires ont perdu la vie depuis octobre 2023, dont 280 employés de l’UNRWA. Près de 200 journalistes ont été tués en vingt mois de conflit.
L’accès humanitaire par voie terrestre reste entravé par le blocus israélien, renforcé ces derniers mois. « L’attention internationale sur Gaza a décliné en raison des développements régionaux récents », reconnaissent les organisateurs de la flottille, « tandis qu’Israël a simultanément intensifié son blocus, restreint l’entrée de l’aide, étendu les colonies et accéléré les saisies de terres. »
Le coût environnemental oublié
Greenpeace ne se joint pas à la flottille uniquement pour des raisons humanitaires. L’ONG souligne le bilan écologique du conflit : les 120 premiers jours de guerre ont généré 536 410 tonnes d’équivalent CO2, dont 90 % liées aux bombardements. La contamination aux métaux lourds affecte durablement les sols, et 57 % des terres agricoles de Gaza étaient endommagées dès mai 2024, selon les relevés de l’organisation.
Israël n’a pas encore réagi officiellement
Dimanche en fin de journée, aucune déclaration officielle de l’État hébreu n’avait été publiée sur cette deuxième flottille. Lors de la précédente, l’interception avait eu lieu plusieurs jours après le départ, le temps que le convoi approche de la zone de blocus. Le trajet entre Barcelone et Gaza prend entre dix et quinze jours selon la météo et la vitesse des embarcations les plus lentes.
L’ONU rappelle que la résolution du conflit passe par la levée du blocus et l’ouverture de corridors humanitaires. La flottille, elle, prend la mer sans attendre. Prochaine escale : Syracuse, dans quatre à cinq jours.