42 % d’opinions favorables pour le pape, 41 % pour le président. Aux Etats-Unis, deux hommes occupent le sommet du pouvoir mondial, et ils ne se supportent plus.

Donald Trump a déchaîné une salve d’insultes contre le pape Léon XIV dimanche soir, le qualifiant de « faible face au crime » et de « terrible en politique étrangère » sur Truth Social. Le déclencheur : les critiques répétées du pontife contre la guerre menée par Washington et Tel-Aviv en Iran. Mais derrière cette explosion verbale se joue un affrontement bien plus profond, celui de deux visions de l’Amérique incarnées par deux de ses fils les plus puissants.

Un président contre « son » pape

Le ton a grimpé en quelques jours. Le 7 avril, Léon XIV a qualifié les menaces de Trump contre la civilisation iranienne de « véritablement inacceptables ». Quatre jours plus tard, le pontife a dénoncé un « délire de toute-puissance » alimentant le conflit, des mots directement adressés à la Maison-Blanche. La réponse de Trump ne s’est pas fait attendre : « Je ne veux pas d’un pape qui pense que c’est acceptable que l’Iran possède l’arme nucléaire. »

Trump est allé plus loin, contestant la légitimité même de l’élection de Léon XIV. « Il n’était sur aucune liste pour devenir pape, et n’a été choisi par l’Eglise que parce qu’il était Américain », a-t-il posté. Puis, dans une formule qui a fait le tour des réseaux : « Si je n’étais pas à la Maison-Blanche, Léon ne serait pas au Vatican. »

Il y a dix mois, pourtant, Trump saluait l’élection du premier pape américain de l’histoire comme « un honneur grandiose pour notre pays ». Le virage est total.

Le Pentagone convoque l’ambassadeur du Vatican

L’affrontement ne se limite pas à des tweets. Début avril, Elbridge Colby, sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, a convoqué le cardinal Christophe Pierre, représentant du Vatican aux Etats-Unis, pour ce que plusieurs sources décrivent comme une « leçon amère » à huis clos. Selon des participants rapportés par plusieurs médias américains, Colby a déclaré : « Les Etats-Unis ont la puissance militaire de faire ce qu’ils veulent dans le monde. L’Eglise catholique ferait mieux de choisir son camp. »

Un responsable américain présent a même évoqué la papauté d’Avignon, cette période du XIVe siècle où la monarchie française avait placé l’Eglise sous sa tutelle. Le message était limpide.

Conséquence directe : le Vatican a annulé la visite de Léon XIV aux Etats-Unis, initialement prévue pour le 250e anniversaire de l’indépendance américaine. Le pape ira plutôt à Lampedusa, île italienne symbole de l’accueil des migrants, le 4 juillet. Le choix de la date n’a rien d’innocent.

Le Vatican répond par le mépris calculé

Antonio Spadaro, sous-secrétaire du Dicastère pour la culture et l’éducation au Vatican, a résumé la position de Rome en une phrase : « L’attaque est une déclaration d’impuissance. Si Léon était sans importance, il ne mériterait pas un mot. Au lieu de cela, on le nomme, on le combat : signe que sa parole touche juste. »

Aux Etats-Unis, l’épiscopat a choisi son camp. L’archevêque Paul Coakley, président de la Conférence des évêques catholiques, a publié un communiqué cinglant : « Le pape Léon n’est pas son rival. Il n’est pas un politicien. Il est le Vicaire du Christ, qui parle depuis la vérité de l’Evangile et pour le soin des âmes. » Les cardinaux de Chicago et Washington, Blase Cupich et Robert McElroy, ont publiquement appuyé les critiques du pontife contre la guerre en Iran.

70 % des catholiques soutiennent le pape, pas le président

Les chiffres donnent raison à Rome. Selon un sondage Pew Research de septembre 2025, huit catholiques américains sur dix ont une opinion favorable de Léon XIV. En mars 2026, un sondage NBC News place la cote de popularité du pape à 42 % chez l’ensemble des Américains inscrits, contre 41 % pour Trump, mais avec un détail qui change tout : seulement 8 % voient le pape défavorablement, contre 53 % pour le président.

Chez les catholiques spécifiquement, le fossé se creuse. 70 % approuvent Léon XIV, 4 % le jugent défavorablement. Pendant ce temps, l’approbation de Trump chez les catholiques a chuté à 48 %, contre 59 % chez les catholiques blancs en février 2025 selon Pew Research. Chez les catholiques hispaniques, la dégringolade est encore plus marquée : de 31 % à 23 %.

2016 contre 2026 : le même scénario, mais en pire

En février 2016, le pape François avait déclenché une tempête en suggérant que Trump n’était « pas chrétien » à cause de son projet de mur à la frontière mexicaine. Trump l’avait qualifié de « honteux ». L’épisode n’avait duré que quelques jours, et Trump avait remporté la Maison-Blanche neuf mois plus tard avec le soutien massif des catholiques conservateurs.

Dix ans après, la dynamique a changé. Le pape n’est plus un Argentin lointain, c’est un Américain de Chicago. Le sujet n’est plus un mur hypothétique, c’est une guerre réelle avec l’Iran qui fait grimper le pétrole au-dessus de 103 dollars le baril. Et le Pentagone n’avait jamais convoqué un ambassadeur du Vatican pour lui rappeler la suprématie militaire américaine.

Newsweek souligne que les catholiques représentent une part significative de l’électorat dans plusieurs courses clés du Sénat et de la Chambre pour les midterms de novembre 2026. Même un léger glissement pourrait mettre en danger les marges républicaines.

Lampedusa plutôt que Washington

Le choix du pape de se rendre à Lampedusa le jour de l’indépendance américaine n’est pas qu’un pied de nez diplomatique. C’est un geste politique calculé qui oppose deux symboles : la statue de la Liberté et l’île où s’échouent les embarcations de migrants. Léon XIV, qui a aussi critiqué la politique d’immigration de Trump en demandant « est-ce vraiment pro-vie ? », continue de pousser le président dans ses retranchements sans jamais élever la voix.

Le prochain test arrive vite. Le pape poursuit sa tournée africaine de quatre pays, entamée ce week-end par une visite historique dans la plus grande mosquée d’Afrique en Algérie. Trump, lui, doit gérer un blocus naval de l’Iran qui entre en vigueur ce lundi 14 avril, avec un pétrole qui pourrait atteindre 150 dollars le baril selon les analystes d’Onyx Capital. Entre le Vatican et la Maison-Blanche, la trêve n’est pas pour demain.