Deux jours. Il aura fallu deux jours au tribunal populaire intermédiaire de Shenzhen pour plier le plus grand scandale financier de l’histoire chinoise. Mardi, Hui Ka Yan, celui qu’on appelait Xu Jiayin dans la presse officielle et que Forbes sacrait première fortune du pays en 2017, a baissé les yeux et plaidé coupable. Devant lui, une liste de chefs d’accusation qui déroule presque toute la palette du droit pénal des affaires : corruption, détournement, absorption illégale de dépôts publics, fraude à la levée de fonds, prêts hors cadre, émission frauduleuse de titres et dissimulation d’informations. Le Shenzhen Intermediate People’s Court n’a pas encore rendu son verdict, mais la reconnaissance de culpabilité, elle, est actée.

Un procès expédié en 48 heures

Lundi matin, la salle d’audience était verrouillée aux médias étrangers. Trois ans presque jour pour jour après son placement sous contrôle policier en septembre 2023, l’ancien promoteur a fait face à ses juges pendant deux séances seulement, selon des éléments rapportés par Bloomberg et le South China Morning Post. Le tribunal s’est contenté d’indiquer que les débats avaient porté sur « l’examen et la discussion contradictoire entre l’accusation et la défense sur les faits allégués ». Traduction : la charge est tellement documentée que la bataille juridique n’avait plus beaucoup de matière. Dans le rituel judiciaire chinois, un plaidoyer de culpabilité ouvre la porte à une peine allégée. Reste à savoir ce que signifie « allégée » quand la fraude se compte en centaines de milliards.

564 milliards de yuans de ventes qui n’existaient pas

Le cœur du dossier tient dans un chiffre difficile à visualiser : 564 milliards de yuans de chiffre d’affaires gonflé, soit environ 78 milliards de dollars, répartis sur deux exercices. La filiale opérationnelle d’Evergrande, Hengda Real Estate, a reconnu en 2024 devant la CSRC, le régulateur boursier chinois, avoir majoré ses ventes de 214 milliards de yuans en 2019, puis de 350 milliards supplémentaires en 2020, selon un rapport repris par Fortune. La méthode : comptabiliser des ventes avant même que les contrats soient signés, puis utiliser ces faux revenus pour émettre de la dette obligataire. Un mécanisme d’inflation qui fait passer Enron et ses 600 millions de profits gonflés pour une fraude de quartier, et qui dépasse largement les 11 milliards de WorldCom. C’est, à ce jour, la plus grande fraude comptable jamais documentée dans le monde.

Des loyers à Wuhan à la première fortune de Chine

Il faut se souvenir d’où vient Hui Ka Yan pour mesurer le basculement. Fils d’un paysan du Henan, orphelin de mère à huit mois, il entre dans l’usine sidérurgique de Wuyang à la fin des années 1980 avant de lancer Evergrande à Canton en 1996. Sa stratégie : acheter des terrains dans les villes de second rang, construire vite, vendre encore plus vite, et refinancer le tout en empilant des obligations à haut rendement. En 2017, sa fortune personnelle est estimée à plus de 42 milliards de dollars. Il apparaît aux réunions du Parti, arbore systématiquement une cravate Hermès, possède un yacht dans l’ancien port colonial et une demeure à Hong Kong. L’image tourne en 2021, quand le groupe commence à manquer des échéances sur ses bons offshore. En septembre 2023, Pékin l’arrête. En mars 2024, la CSRC le bannit à vie des marchés, lui inflige une amende personnelle de 47 millions de yuans, et prononce une sanction de 4,175 milliards de yuans contre le groupe, soit 587 millions de dollars. À l’époque, personne ne doute que le volet pénal suivrait. Il a suivi.

332 milliards de dette, et une crise qui ne finit pas

Derrière le procès, il y a l’ardoise. Au 30 juin 2023, les comptes consolidés d’Evergrande affichaient 332 milliards de dollars de passif, dont 20 milliards en obligations offshore déjà en défaut. Le promoteur a été placé en liquidation par la Haute Cour de Hong Kong en janvier 2024, puis radié de la Bourse de la cité financière le 25 août 2025. Les liquidateurs internationaux, nommés par la justice hongkongaise, tentent depuis de geler les actifs étrangers de Hui, y compris ceux de son ex-épouse, et de récupérer 6 milliards de dollars versés en dividendes et rémunérations entre lui et d’anciens dirigeants entre 2017 et 2020. La bataille est rude : la plupart des actifs se trouvent en Chine continentale, où les créanciers étrangers ont un accès quasi nul aux juridictions locales. Concrètement, les porteurs d’obligations en dollars, majoritairement des fonds américains et européens, ne récupèrent qu’une fraction symbolique de leur mise.

PwC a perdu sa licence, et personne n’a vu venir

Le scandale a fait des dégâts collatéraux jusque dans les cabinets d’audit. PricewaterhouseCoopers China, certificateur des comptes d’Evergrande pendant plus d’une décennie, a écopé en septembre 2024 d’une suspension de six mois de son activité d’audit et d’une amende de 441 millions de yuans, soit environ 62 millions de dollars, pour n’avoir rien relevé pendant les années où les ventes fictives gonflaient les bilans. C’est la plus lourde sanction jamais infligée à un cabinet Big Four en Chine. Plusieurs responsables locaux du Parti, qui avaient accordé à Hui Ka Yan un statut de « modèle de l’entrepreneuriat privé », ont été discrètement mutés. Le système tout entier, banques d’État, gouvernements provinciaux, agences de notation, régulateur boursier, a tout validé pendant vingt ans. Le plaidoyer de Hui referme le dossier judiciaire principal, mais laisse intacte la question : comment un tel trou a-t-il pu se creuser sans alerter ?

1,5 million d’acheteurs toujours en attente

La vraie blessure, elle, n’est pas boursière. Elle se compte en familles chinoises. Au plus fort de la crise, fin 2021, plus de 1,5 million d’appartements avaient été vendus sur plans à des ménages qui attendent toujours la livraison. Dans des villes comme Zhengzhou ou Changsha, des immeubles Evergrande se dressent, vitres manquantes, façades en béton brut, au milieu de quartiers achevés par les concurrents. Le gouvernement de Xi Jinping a chargé depuis trois ans les autorités locales de finir les chantiers « viables », mais des dizaines de milliers de logements resteront des coquilles. Pour ces acheteurs, le plaidoyer de Hui Ka Yan n’efface pas l’apport versé. Le tribunal de Shenzhen doit maintenant fixer une peine. Dans des dossiers moins emblématiques, la justice chinoise a déjà prononcé la perpétuité, et, plus rarement, la peine capitale avec sursis. Le verdict est attendu dans les semaines qui viennent.