Trois bébés par minute. Cinq mille par jour. C’est au rythme d’une salle d’accouchement géante que le Soudan met au monde ses enfants depuis trois ans, mais dans un pays où quatre hôpitaux sur cinq ne tournent plus.
Le constat, publié ce mardi 14 avril par Save the Children, tient dans un chiffre brutal : 5,6 millions d’enfants soudanais sont nés depuis le déclenchement de la guerre entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide en avril 2023. Une génération entière qui ouvre les yeux dans des campements de déplacés, des salles d’hôpitaux bombardées ou à même le sol d’écoles transformées en dispensaires. L’organisation parle d’un « cauchemar » et d’une « des pires catastrophes humanitaires au monde ».
Un hôpital sur cinq tient encore debout
Derrière le chiffre, la mécanique est glaçante. Selon Save the Children, 70 à 80 % des structures sanitaires sont à l’arrêt dans les zones de combat. Celles qui fonctionnent encore manquent d’électricité, de médicaments, de personnel formé. L’Organisation mondiale de la santé avait déjà comptabilisé, entre avril 2023 et décembre 2025, plus de 200 attaques vérifiées contre des établissements de santé, avec près de 2 000 morts. Autrement dit, les lieux censés accueillir ces naissances sont eux-mêmes devenus des cibles.
La maternité de référence de Khartoum, qui gérait la majorité des accouchements compliqués du pays, est hors service depuis 2023. À Ed Daein, dans l’est du Darfour, une frappe de drone en mars 2026 a tué au moins 64 personnes dont 13 enfants, et rayé de la carte les urgences, la pédiatrie, le bloc chirurgical et le centre de renutrition. Le mois suivant, à Al-Jabalain, dans l’État du Nil blanc, deux drones ont frappé directement le bloc opératoire et la maternité. Dix morts, dont sept soignants, selon Médecins sans frontières.
La mortalité maternelle grimpe de 12 % en trois ans
Sur le papier, le Soudan figurait déjà, avant la guerre, parmi les pays où mourir en couches restait une probabilité concrète. Depuis, la courbe s’est aggravée. Le taux de mortalité maternelle est passé de 263 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2022 à 295 en 2025, d’après les données compilées par Save the Children. Soit une hausse de 12 % en trois ans, dans un pays où la mortalité infantile tourne autour de 43 pour 1 000.
Les femmes enceintes ne sont pas seulement confrontées à l’absence de soins. Elles font partie des 12 millions de personnes déplacées par le conflit selon les Nations unies, dont la moitié sont des enfants. Les plus vulnérables accouchent dans des abris surpeuplés ou en mouvement, souvent sans sage-femme ni oxygène. « Ces enfants naissent dans des refuges bondés, des cliniques détruites, ou pendant que leur famille est sur la route », résume Mohamed Abdiladif, directeur-pays par intérim de Save the Children au Soudan, dans le rapport publié mardi.
Une famine installée dans dix régions
La faim n’arrange rien. L’UNICEF recense aujourd’hui plus de 15 millions d’enfants soudanais ayant besoin d’une aide humanitaire, presque le double du chiffre du début de la guerre. La famine a été officiellement confirmée dans dix zones du pays par le système d’évaluation IPC, et dix-sept autres sont menacées. Les Nations unies estiment que 8,5 millions de Soudanais vivent dans des conditions assimilables à la famine. Dans la plupart des familles, un seul repas quotidien est devenu la norme.
Pour les nouveau-nés, les conséquences se jouent dès les vingt-huit premiers jours de vie, la période à plus haut risque. Une mère dénutrie donne des bébés dénutris, qui cumulent les risques d’infections, de retards de croissance et de pathologies chroniques. Ajoutez l’absence de vaccination de masse, les coupures d’eau potable, les hôpitaux fermés, et la première année ressemble à un parcours du combattant même pour les enfants nés sans complication.
Zamzam, El Fasher, Kordofan : les naissances sous artillerie
Les zones où l’intensité des combats ne baisse pas sont aussi celles où l’on recense le plus de naissances. Le camp de déplacés de Zamzam, au Darfour du Nord, a été visé mi-avril par une offensive des Forces de soutien rapide. Le bilan oscille, selon les sources citées par Human Rights Watch et les agences onusiennes, entre 300 et 1 500 morts, majoritairement des femmes et des enfants, avec plus de 150 blessés. C’est dans ce même camp que des centaines de femmes enceintes attendaient une assistance médicale qui ne viendra pas.
Plus au sud, dans la région du Kordofan, les frappes de drones se succèdent désormais presque chaque jour sur les marchés, les zones résidentielles et les structures de santé, rapporte le Conseil de sécurité de l’ONU dans son dernier briefing. La fermeture de la frontière entre le Soudan et le Tchad, décidée fin mars, a coupé l’une des dernières voies d’acheminement des médicaments et de la nutrition thérapeutique vers le Darfour. Les agences humanitaires parlent d’un « étranglement logistique » juste au moment où la saison des pluies va gonfler le nombre d’accouchements à risque.
Un appel qui bute sur le financement
Save the Children appelle à un cessez-le-feu et à un accès humanitaire sans conditions. Le message n’a rien de nouveau : l’ONU le répète depuis 2023. Mais le plan de réponse humanitaire pour le Soudan n’est financé qu’à environ la moitié, et les programmes spécifiquement liés à la santé plafonnent à 47 %, selon les chiffres rappelés par Save the Children Canada. Le Fonds des Nations unies pour la population, le UNFPA, a déjà dû se retirer de plus de la moitié des 93 structures de santé qu’il soutenait l’année dernière.
Sur le terrain, Médecins sans frontières tire la même sonnette d’alarme depuis trois ans. L’ONG rappelle que les hôpitaux, protégés en théorie par le droit international humanitaire, sont ciblés à la fois par l’armée régulière et par les Forces de soutien rapide, selon les zones. Human Rights Watch documente, dans son rapport mondial 2026, des attaques délibérées contre le personnel soignant, le pillage des stocks de médicaments et le bombardement aérien des maternités.
Une génération qui ne connaît que la guerre
Les enfants nés ces trois dernières années n’ont connu que les sirènes, les abris, les rations. Les plus âgés entrent à l’école sans avoir jamais vu fonctionner un système de santé normal. Les plus jeunes arrivent dans un pays où, selon l’UNICEF, près d’un tiers des enfants déplacés ont moins de cinq ans. La guerre soudanaise, déjà désignée par les Nations unies comme « la pire crise humanitaire mondiale », produit ainsi sa propre cohorte démographique : 5,6 millions de jeunes Soudanais dont la date de naissance coïncide avec l’effondrement de leur pays.
La prochaine étape judiciaire se joue loin du front. La Cour pénale internationale instruit plusieurs dossiers liés aux crimes présumés commis au Darfour, et un nouveau cycle de discussions entre bailleurs est attendu à Genève dans les prochaines semaines. En attendant, trois bébés continuent de naître chaque minute au Soudan, dans un pays où les couveuses manquent plus que les armes.