Le 6 avril dernier, à Roissy, la température relevée par Météo France a grimpé de trois degrés en quelques minutes. Juste le temps de faire basculer un pari à 14 000 dollars. Neuf jours plus tard, le même scénario se répétait. L’organisme public a déposé plainte.
Le saut de trois degrés qui a tout payé
Peu avant 18 heures, ce 6 avril, la journée semble pliée. Sur Polymarket, les parieurs misent sur la température maximale relevée à Paris, et le curseur s’est fixé sur 18 degrés. La probabilité grimpe à 95 %. Les capteurs de Météo France installés à l’aéroport Charles-de-Gaulle font foi, c’est la règle du jeu. Une heure plus tard, la station s’emballe. La courbe franchit brutalement 21 degrés, reste là le temps de valider la mesure, puis redescend aussitôt, comme si de rien n’était.
Sur la plateforme américaine, un internaute encaisse 14 000 dollars. Mise de départ : quelques dizaines de dollars. Son compte avait été ouvert deux jours plus tôt. Les chiffres sont révélés par BFMTV, qui a reconstitué les relevés minute par minute auprès de Météo France et sur les forums spécialisés où les passionnés de climat comparent les données brutes entre eux.
Neuf jours plus tard, même scénario
Le 15 avril, rebelote. La veille, le capteur de Roissy a enregistré 18 degrés au plus chaud. Le lendemain, 19. Entre les deux, Polymarket retient un pic à 22 degrés pour la journée. En une demi-heure, la probabilité d’atteindre ce palier passe de 0,1 % à 95 %. Un autre parieur rafle cette fois plus de 20 000 dollars. Soit, additionné au premier coup, plus de 34 000 dollars sortis d’un thermomètre au nord de Paris.
La mécanique est la même à chaque fois. Une mesure anormale qui dure à peine le temps nécessaire, une bascule du pari, un retour à la normale. C’est précisément cette signature qui a attiré l’attention des météorologues. Un réchauffement de trois degrés en quelques minutes sur une station urbaine, sans front chaud, sans canicule, sans appel d’air, ça n’existe pas dans la nature.
Un appareil chauffant devant le capteur
« De telles variations de températures paraissent très peu probables, en particulier à ces deux dates, et sur une durée aussi courte », analyse le météorologue Ruben Hallali, interrogé par BFMTV. Selon lui, il faut « imaginer qu’un individu ayant une bonne connaissance du fonctionnement des capteurs soit intervenu, pour aboutir à des températures en hausse de deux degrés au bon moment, pour valider un pari ». Traduction : quelqu’un aurait glissé un appareil chauffant à côté de la sonde, le temps que le pari se conclue.
Les stations météo officielles sont protégées par des abris à ventilation naturelle, mais elles restent accessibles, souvent en périphérie des pistes. Un petit radiateur de chantier, un souffleur de décapage, voire un simple briquet soutenu à la bonne distance suffisent à tromper une sonde en quelques minutes. À condition de connaître la fenêtre exacte où le pari se clôt.
Plainte pour altération de système de traitement
Météo France n’a pas attendu pour saisir la justice. L’organisme confirme avoir déposé plainte auprès de la Brigade de gendarmerie du transport aérien de Roissy. Qualification retenue : « altération du fonctionnement d’un système de traitement automatisé de données ». L’article 323-2 du Code pénal prévoit jusqu’à sept ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende pour ce genre d’infraction. Les enquêteurs disposent de « constatations physiques » sur l’instrument visé et d’une « analyse des données des capteurs », selon les termes utilisés par l’institut public.
Reste une question sensible. Les capteurs de Roissy alimentent aussi les informations transmises aux pilotes, à l’arrivée et au décollage. Contactée par BFMTV, la direction de Météo France n’a pas souhaité confirmer si des vols avaient reçu des données erronées ces jours-là. L’aéroport est le plus fréquenté d’Europe avec plus de 70 millions de passagers par an. Une température faussée peut modifier le calcul de la distance de décollage, la poussée des réacteurs ou le carburant embarqué, selon la documentation publiée par la Direction générale de l’aviation civile.
Polymarket, l’ombre qui plane
Polymarket n’est pas un site lambda. La plateforme est officiellement interdite en France depuis que l’Autorité nationale des jeux a ordonné son blocage fin 2024, après qu’un trader français surnommé « Théo » y ait placé plus de 30 millions de dollars sur la victoire de Donald Trump. L’ANJ la classe parmi les « offres illégales qui présentent des risques proches des jeux d’argent en ligne » mais qui n’intègrent aucun garde-fou, ni plafond de mise, ni identification des mineurs, ni accompagnement des joueurs compulsifs.
L’interdiction n’a pas refroidi grand-monde. Franceinfo rapportait en mars que le nombre de visiteurs français sur les marchés de prédiction est passé de 200 000 à 800 000 en quelques mois. Sur la même période, Polymarket comptait 172 marchés actifs liés à la politique française, dont 18,46 millions de dollars échangés sur la prochaine présidentielle. La plateforme a aussi été épinglée la semaine dernière par la CFTC américaine pour de possibles délits d’initiés juste avant la frappe sur l’Iran, avec 1,45 milliard de dollars pariés quinze minutes avant l’annonce de Donald Trump.
Polymarket change de thermomètre
Depuis dimanche, la plateforme a discrètement changé son capteur de référence pour les paris sur la température à Paris. Désormais, ce n’est plus Roissy qui fait foi, mais la station de l’aéroport du Bourget, quelques kilomètres plus au sud. Un aveu à peine voilé que quelque chose ne tournait pas rond à Charles-de-Gaulle. Rien n’empêche toutefois un parieur déterminé de refaire le même coup sur le nouveau site, puisque la mécanique de manipulation reste la même.
La gendarmerie du transport aérien tentera maintenant d’identifier qui s’est approché des instruments ces jours-là. Les accès à la zone technique de Roissy sont filtrés, les caméras nombreuses. Le recoupement avec les comptes Polymarket créés dans la foulée, hébergés sur une blockchain et réputés anonymes, s’annonce nettement plus complexe. Les premières auditions sont attendues dans les prochaines semaines.