Un bloc de glace de trente mètres de haut, coincé dans la cascade de glace du Khumbu, à six cents mètres sous le Camp 1. Les « docteurs de la glace » du Népal l’ont contourné, tenté de le shunter, puis se sont résolus à l’évidence : personne ne passera tant qu’il n’aura pas fondu. Trois cent soixante-sept alpinistes, déjà sur place, prennent leur mal en patience.

Les docteurs de la glace à court d’idées

Ils sont huit cette saison. Huit sherpas spécialisés, officiellement appelés « icefall doctors », dont la mission se résume en une phrase : ouvrir la route entre le camp de base et le Camp 2, la zone la plus meurtrière de la montagne. Ils fixent les cordes, posent les échelles, stabilisent les ponts sur les crevasses. D’habitude, au 21 avril, la voie est tracée jusqu’au Camp 3. Cette année, elle bute sur un sérac, ces tours de glace instables qui peuvent basculer à tout moment.

« Les icefall doctors travaillent dans ce secteur depuis dix ans, et ils pensent que le sérac peut tomber d’un jour à l’autre », a expliqué Himal Gautam, directeur du département du tourisme népalais, cité par Outside Online. Le coordinateur Tshering Tenzing Sherpa est moins diplomate : ses équipes « n’ont pas d’autre option que d’attendre qu’il fonde et s’effondre de lui-même ». Un autre sherpa, Ang Sarki, a repéré des signes de fragilité sous la structure depuis le 10 avril. Toujours rien. Le bloc tient.

367 permis vendus, un couloir unique

Selon le département du tourisme népalais, 367 permis ont été délivrés pour la saison 2026, et la majorité des détenteurs sont chinois. Le ticket d’entrée a grimpé : 15 000 dollars pour un étranger contre 11 000 l’an passé, un saut de 36 % que Katmandou justifie par la surcharge de la montagne. Les alpinistes népalais s’en tirent à 1 000 dollars.

À ces permis, il faut ajouter guides, sherpas, bouteilles d’oxygène et rotations hélicoptère. Une expédition complète avoisine les 60 000 à 80 000 dollars. Quand Daniel Mazur, patron de l’agence Summit Climb, confie à la BBC que « ses clients sont venus pour grimper l’Everest et ne peuvent pas monter sur la montagne », il parle aussi d’investissements qui partent en fumée. En attendant, il fait grimper ses clients sur trois sommets voisins plus modestes : le Pumori, l’Island Peak et le Lobuche East. Une consolation à 6 000 mètres d’altitude.

Le Tibet a fermé sa porte arrière

Autre particularité de 2026 : le versant nord, côté Tibet, est fermé aux expéditions internationales. La Chinese Tibet Mountaineering Association n’a pas donné d’explication officielle, mais le milieu évoque des travaux de rénovation sur la piste d’accès. Résultat, 125 alpinistes qui comptaient gravir l’Everest depuis le plateau tibétain ont basculé côté népalais, gonflant d’autant un Khumbu Icefall déjà saturé.

D’après Global Rescue, qui suit les saisons d’alpinisme de près, on s’attend à 850 ou 900 sommets pour 2026 contre 800 en 2025, le tout concentré sur un seul côté de la montagne. Si la route du sud se débloque trop tard, l’embouteillage de fin de saison pourrait dépasser celui de 2019, quand une file d’alpinistes avait été photographiée à plus de 8 800 mètres d’altitude, bouche d’oxygène contre bouche d’oxygène.

Les hélicos pour sauter l’obstacle ?

Devant l’impasse, le département du tourisme népalais étudie une solution inhabituelle : faire monter les équipes de cordes directement au Camp 2 par hélicoptère, en sautant la section bloquée. L’idée fait grincer des dents une partie de la communauté alpine, qui y voit un précédent dangereux. Si on admet que la route puisse se contourner par les airs, qu’est-ce qui empêchera demain les clients les plus fortunés de tricher sur les premiers 2 000 mètres de dénivelé ?

La question dépasse la saison 2026. Le parlement népalais examine un projet de loi sur le tourisme qui imposerait aux candidats à l’Everest d’avoir déjà gravi un sommet népalais de 7 000 mètres. Le texte attend la signature présidentielle. Il vise à trier les amateurs des alpinistes chevronnés, alors que les 800 sommets annuels remplissent les caisses autant qu’ils remplissent les cimetières.

Un Khumbu Icefall de plus en plus nerveux

Le Khumbu Icefall, cette rivière de glace qui dégringole à la sortie du camp de base, est le passage obligé de tous les alpinistes qui montent par le versant sud. On y passe entre cinq et dix heures. On y meurt, aussi : seize sherpas tués dans une avalanche en 2014, trois morts supplémentaires en 2023. Le glacier avance de un à quatre mètres par jour, et ses seracs peuvent peser plusieurs dizaines de tonnes.

Ce que les icefall doctors observent depuis cinq ans, c’est un glacier qui se comporte différemment. Plus chaud, plus instable, plus imprévisible. Une étude publiée dans Nature Geoscience en 2024 avait mesuré une perte d’épaisseur de 56 mètres sur certaines portions du glacier entre 1984 et 2018, soit 1,5 mètre par an en moyenne. La fonte de printemps démarre désormais plus tôt, juste au moment où les alpinistes arrivent en masse au camp de base.

Deux kilos de déchets par tête

Le Népal a durci ses règles environnementales cette année. Chaque alpiniste doit redescendre deux kilos de déchets depuis le Camp 2 et au-dessus, dans des sacs officiels fournis par les autorités. Les bouteilles d’oxygène vides et les excréments humains ne comptent pas, mais tout le reste doit repartir. Une mesure qui répond à un autre problème chronique de l’Everest : une décharge à ciel ouvert à 8 000 mètres.

Pour réduire l’exposition des sherpas aux zones les plus dangereuses, des drones commencent aussi à monter matériel et oxygène, et à redescendre les déchets. Un sherpa meurt en moyenne tous les ans dans le Khumbu Icefall depuis vingt ans. Chaque rotation d’hélicoptère ou de drone évite à quelqu’un de traverser la zone à pied.

La fenêtre se referme fin mai

La saison d’alpinisme sur l’Everest est courte. La mousson asiatique arrive début juin et rend les hautes altitudes impraticables jusqu’à l’automne. Les alpinistes disposent donc d’à peine six semaines de fenêtres météo favorables, concentrées autour de la troisième semaine de mai. Plus le sérac du Camp 1 tiendra bon, plus les candidats au sommet s’agglutineront sur le même couloir à la même date.

Au camp de base, on garde l’œil rivé sur la tour de glace. Les icefall doctors y passent chaque matin depuis deux semaines, espérant la voir s’écrouler pendant leur café. Pour l’instant, le bloc fait la loi.