Une heure, 59 minutes, 30 secondes. Le chrono qui résiste à l’humanité depuis qu’on mesure le marathon vient de céder dimanche matin sur le bitume londonien, sous les pieds du Kényan Sabastian Sawe. Et il n’était pas seul à y arriver.
Le coureur de 30 ans a remporté l’édition 2026 du marathon de Londres en pulvérisant de 65 secondes le record du monde de feu Kelvin Kiptum, établi à Chicago en 2023. Surtout, il devient le premier athlète à boucler les 42,195 km en compétition officielle sous la barre des deux heures, un seuil que les physiologistes décrivaient encore récemment comme une frontière biologique. Derrière lui, l’Éthiopien Yomif Kejelcha a franchi la même barrière en 1h59’41, pour ses tout premiers pas sur la distance. Le podium est complété par l’Ougandais Jacob Kiplimo en 2h00’28, lui aussi sous l’ancien record planétaire.
Un seuil que la science jugeait inatteignable
Pendant cinquante ans, courir un marathon en moins de deux heures relevait de la spéculation universitaire. La revue Journal of Applied Physiology avait publié en 1991 une étude estimant que la limite physiologique humaine se situait autour de 1h57’58. En pratique, personne n’en approchait. Le record stagnait au-dessus de 2h05 jusque dans les années 2000, et le seuil des deux heures faisait office de mur magique.
En 2019, Eliud Kipchoge avait bien couru un marathon en 1h59’40 à Vienne, dans le cadre du défi privé Ineos 1:59 Challenge. Mais l’exploit était hors compétition, sans concurrents, avec un peloton tournant de 41 lièvres, des gels livrés à vélo et un parcours fermé pensé pour la performance. World Athletics avait refusé d’homologuer la performance. Depuis, la communauté du running attendait celui qui parviendrait à reproduire le coup en course officielle, avec ses ravitaillements classiques, ses adversaires et ses caprices météorologiques.
Sawe, l’inconnu qui devient légende
Originaire du comté d’Uasin Gishu, terre nourricière des fonds kényans, Sabastian Kimaru Sawe n’a couru son premier marathon qu’en décembre 2024. Il l’avait gagné à Valence en 2h02’05, deuxième meilleur temps pour un débutant. Sa victoire à Londres l’an dernier en 2h02’27, puis sa fracture de fatigue fin 2025, l’avaient écarté des projecteurs. Il revenait pour défendre son titre. Personne ne l’attendait pour briser le mur.
Le rythme imposé dès le premier kilomètre a pourtant balayé les pronostics. Selon les chronométrages relayés par le diffuseur britannique BBC, le passage à mi-course est tombé en 59’45, soit largement sous le tempo annonciateur d’un sub-2. À 35 km, Sawe et Kejelcha étaient encore côte à côte. Le Kényan a placé une attaque dans Tower Hamlets, creusant l’écart sur les six derniers kilomètres. Sur la ligne d’arrivée du Mall, il s’est laissé tomber, mains plaquées sur le visage, pendant que le speaker répétait l’incrédulité du chiffre affiché.
Trois sous l’ancien record, du jamais-vu
L’ampleur du chamboulement dépasse l’individu. C’est la première fois dans l’histoire de la course à pied que trois coureurs descendent sous l’ancien record du monde dans la même course. La performance de Kejelcha, médaillé d’argent du 10 000 m aux derniers Mondiaux et favori du fond éthiopien, est presque aussi vertigineuse : finir un premier marathon à 11 secondes du nouveau record planétaire est sans précédent. Quant à Kiplimo, l’Ougandais détenteur du record du monde du semi-marathon, il signe à 24 ans la troisième meilleure performance jamais enregistrée.
Tous trois portaient les nouvelles Adidas Adizero Pro Evo, un modèle vendu 450 livres et limité à un seul marathon par paire en raison de l’usure rapide de la mousse. La marque allemande revendique un gain de 1 % par rapport à la génération précédente. Le débat sur la part jouée par les chaussures dans cette nouvelle ère du marathon, déjà houleux depuis le lancement des Vaporfly de Nike en 2017, va repartir de plus belle. World Athletics, qui avait fixé en 2020 une épaisseur maximale de semelle à 40 mm pour les courses sur route, examine régulièrement les modèles homologués mais a peu modifié le règlement depuis.
Tigst Assefa rafle aussi un record
Côté femmes, l’Éthiopienne Tigst Assefa a gagné en 2h15’41, pulvérisant son propre record du monde sur course exclusivement féminine de 10 secondes. La Kényane Hellen Obiri, double championne olympique du fond, a fini deuxième à 12 secondes seulement, suivie de Joyciline Jepkosgei à 14 secondes. Le marathon londonien aura donc battu deux records mondiaux dans la même journée, sous une température douce de 13 degrés et un vent quasi nul. Les organisateurs avaient annoncé en amont avoir cherché des conditions optimales pour favoriser la chasse au chrono, en programmant la course à la fin avril après une décennie en avril médian.
Le reste du peloton a vécu un dimanche moins glorieux. Plus de 59 000 partants étaient inscrits sur l’épreuve grand public, un record absolu pour le marathon londonien selon les organisateurs. Onze coureurs ont été pris en charge par les secours pour des malaises, dont deux conduits à l’hôpital sans pronostic vital engagé.
L’homologation, dernière marche
Le record reste à valider par World Athletics. La fédération internationale dispose habituellement de soixante jours pour examiner le tracé certifié, les contrôles antidopage du vainqueur et la conformité du chronométrage. La même procédure avait pris six semaines pour Kelvin Kiptum en 2023. La validation est jugée formelle par la plupart des observateurs : le parcours de Londres est homologué depuis 1981, le contrôle antidopage est réalisé sur place et les chaussures de Sawe figurent dans la liste blanche de la fédération.
Reste la question qui fait déjà gronder les vestiaires : où s’arrêtera le rythme ? Si Kejelcha confirme dès l’automne sur une autre épreuve, le duel à venir avec Sawe pourrait pousser le record jusqu’à 1h58. Le marathon de Berlin, traditionnellement plus rapide grâce à son parcours plat, aura lieu le 27 septembre. Les deux hommes y sont attendus.