Samedi 25 avril, vers 15 heures. Jérôme attache son vélo à la grille du métro Palais-Royal-Musée du Louvre. Le cadre lui vient de son grand-père, il y tient. Trente minutes plus tard, il revient. Une grappe vivante de 10 000 à 15 000 abeilles est accrochée sous la selle.

Une heure de boulot à 18h30

Les passants filment, la RATP appelle un apiculteur. Volkan Tanaci arrive en début de soirée, combinaison sur le dos. Il se présente comme apiculteur urbain et dirige CityBzz, une boutique de miels parisienne. Médaillé d’or au dernier Concours général agricole, il connaît la procédure : repérer la reine, la transvaser dans une boîte, et le reste de la colonie suit. « J’étais obligé de creuser un petit peu tout doucement pour récupérer la reine, pour récupérer toutes les abeilles », raconte-t-il à France Télévisions. L’opération prend une bonne heure. Les abeilles partent ensuite finir leur soirée sur un toit du 13e arrondissement, où elles butinent désormais l’acacia.

Le vélo, simple aire d’autoroute pour la reine

Une selle de vélo n’est pas un choix, c’est un hasard. Au printemps, quand une ruche déborde, la reine quitte les lieux avec environ la moitié des ouvrières. C’est l’essaimage : la colonie se divise pour se multiplier. Pendant le voyage, la grappe a besoin d’une halte rapide. Elle se pose sur ce qu’elle trouve : une branche, un feu tricolore, le rétroviseur d’une 308, une boîte aux lettres, parfois un trottoir. « C’est une habitation tout à fait provisoire », précise Xavier Pignède, de l’association Happyculteur, contacté par franceinfo. Pendant quelques heures, des éclaireuses partent en repérage à un, deux, trois kilomètres pour dénicher un vrai logement. Elles ne deviennent agressives que si on s’approche trop près de la reine. Un vélo posé contre une grille du 1er arrondissement, ça fait l’affaire le temps d’une pause.

1 500 ruches sur les toits, peut-être 2 000

Si ces scènes deviennent banales, c’est que la capitale s’est transformée en ville-ruche. Officiellement, Paris compte 1 500 colonies installées sur ses toits, terrasses et jardins, selon les données croisées de la Ville et de l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF). Officieusement, plusieurs apiculteurs avancent un chiffre proche de 2 000. La densité atteint quinze à vingt ruches par kilomètre carré dans Paris intra-muros, sept fois la moyenne nationale, d’après les estimations de l’iEES Paris, l’Institut d’écologie et des sciences de l’environnement rattaché à Sorbonne Université. À titre de comparaison, le département de la Lozère, premier producteur de miel par habitant en France, en compte un peu plus d’une.

Quand sauver les abeilles dessert les abeilles sauvages

Ce miel d’hôtels parisiens et de jardins de mairie a un coût caché. L’apis mellifera, l’abeille domestique élevée par les apiculteurs, n’est qu’une espèce parmi près de mille recensées en France. Les autres, les abeilles sauvages, vivent seules ou en petites colonies, dans la terre, le bois mort ou les murs anciens. Une étude publiée en septembre 2019 par Isabelle Dajoz, professeure à l’Université Paris-Cité et chercheuse rattachée au Muséum national d’histoire naturelle, mesure leur recul là où les ruches s’accumulent. Dans un rayon de 900 mètres autour d’un rucher, les abeilles sauvages sont en moyenne 55 % moins nombreuses sur les fleurs. L’explication tient en une phrase : une colonie domestique pompe chaque jour le nectar et le pollen disponibles dans un large périmètre, ressources que les solitaires ne retrouvent plus. L’Agence régionale de la biodiversité d’Île-de-France parle d’une « concurrence directe » entre les deux groupes. L’Office français de la biodiversité, lui, a basculé le sujet dans ses alertes officielles sur son portail « Tous vivants ».

La Mairie a discrètement levé le pied

Après avoir multiplié les ruches symboliques sur l’Opéra Garnier, la tour Saint-Jacques ou le toit de mairies d’arrondissement dans les années 2010, la Ville de Paris a freiné. Les nouvelles installations sur le patrimoine public sont gelées depuis 2020. Certains propriétaires privés sont aujourd’hui incités à miser sur les jachères fleuries et les bandes mellifères plutôt que sur des ruches photogéniques. Le marketing du miel d’entreprise, longtemps vendu comme un geste vert par des banques, des cabinets d’avocats ou des grands hôtels du 8e arrondissement, est devenu plus discret. Le label APIcité de l’UNAF, qui distingue les communes engagées pour les pollinisateurs, a vu sa promotion 2025 grossir : plus de 150 collectivités candidates pour la cérémonie prévue le 19 novembre prochain au Conseil économique, social et environnemental. Le label valorise désormais les corridors écologiques, les hôtels à insectes et la diversité végétale, plus que le simple fait de poser une caisse en bois sur un toit.

Une saison où l’on en verra d’autres

Si vous croisez une grappe noire vibrante sur un panneau ou une boîte aux lettres en mai ou juin, le réflexe utile reste d’appeler un apiculteur. La Fédération française d’apiculture professionnelle met à disposition une carte des récupérateurs bénévoles, joignables 24 heures sur 24. Les pompiers, eux, ne se déplacent plus pour les essaims sauf danger immédiat. Côté chiffres, les apiculteurs français s’attendent à une saison chargée : la mortalité hivernale des colonies oscille entre 20 et 30 % par an, contre une moyenne naturelle estimée autour de 10 %, selon les bilans annuels de l’INRAE. Le printemps doux qui s’installe accélère la cadence : les températures clémentes de mars et d’avril ont précipité la sortie des reines, qui essaiment plus tôt et plus souvent. Conséquence directe pour les passants parisiens : les vélos, les selles, les rétroviseurs et les rambardes deviennent des aires d’autoroute pour des colonies en transit. Jérôme, lui, espère récupérer le sien sans les abeilles, et sans rayer la peinture vintage.