« J’ai eu beaucoup de chance. » Quatre mots prononcés depuis un lit du service des soins intensifs cardiorespiratoires par un homme qu’un médecin avait pourtant déclaré mort une semaine plus tôt. Didier, 62 ans, a passé trois heures sans signe vital après l’arrêt de sa réanimation au CHU de Rennes. Son cas vient s’ajouter à la courte liste mondiale du phénomène de Lazare.

Une dialyse qui dérape vers midi

Le 23 avril, peu avant 12h, Didier termine sa séance habituelle au CHU Pontchaillou. Trois fois par semaine, il vient brancher son rein unique aux machines depuis qu’un cancer lui en a coûté un. Le rituel est rodé. Cette fois, son cœur s’arrête pendant la phase de débranchement. Les soignants enchaînent intubation, massage cardiaque, chocs électriques externes. Pendant quarante minutes, aucune reprise. À 12h40, le médecin référent prononce le décès selon les critères français qui encadrent la fin d’une réanimation cardio-pulmonaire restée sans réponse.

Le corps reste sur place, dans le service, le temps que la famille soit prévenue et les démarches administratives lancées. Trois heures plus tard, vers 15h30, une infirmière repère un tracé sur le moniteur cardiaque encore branché. Battements faibles, réguliers. La cellule de réanimation est rappelée en urgence. Les médecins reprennent les manœuvres, transfèrent Didier en soins intensifs. Le diagnostic posé sur le dossier laisse les internes perplexes : phénomène de Lazare, défini comme un retour spontané de la circulation après arrêt complet de la réanimation. Le terme est apparu dans la littérature médicale en 1982, simultanément à Helsinki et au centre hospitalier de Dreux.

76 cas recensés en quarante ans

Le chiffre figure dans une revue de littérature publiée en 2023 par le Journal of Clinical Medicine. Sur l’ensemble des quatre décennies écoulées, les auteurs ont retrouvé 76 patients dans 27 pays correspondant strictement à la définition. Un Français de 66 ans figurait déjà sur la liste, victime d’un malaise cardiaque en 2022. Selon la Société de réanimation de langue française, le phénomène serait sous-estimé : beaucoup de cas passent inaperçus, faute d’un monitoring laissé en place après l’annonce du décès. Une analyse rétrospective citée par la société savante évoquait même 14 % de patients qui retrouvaient brièvement une activité circulatoire pendant les minutes suivant l’arrêt du massage, sans que cela ne change leur pronostic vital.

Le mécanisme physiologique reste débattu. L’hypothèse dominante repose sur ce que les pneumologues appellent l’auto-PEEP, une hyperinflation des poumons causée par les ventilations manuelles successives. Une fois le ballonnage arrêté, la pression intrathoracique se relâche, le sang reflue plus librement vers le cœur droit et la pompe peut redémarrer seule. D’autres travaux mettent en cause l’effet retardé de l’adrénaline injectée pendant la réanimation, ou des perturbations électrolytiques qui s’estompent une fois les manœuvres stoppées. Aucune piste n’a fait consensus.

Aucune séquelle neurologique majeure

C’est l’autre particularité du cas rennais : son issue. Quand un cerveau est privé d’oxygène plus de quatre à six minutes, les lésions sont en règle générale irréversibles. Didier a passé trois heures sans circulation détectable. Pourtant, deux jours après sa réintubation, samedi 25 avril, l’équipe a procédé à l’extubation. Le patient a repris connaissance, prononcé ses premiers mots, bougé bras et jambes. Les bilans neurologiques préliminaires n’ont pas révélé d’altération significative des fonctions cognitives. Lui-même n’a conservé aucun souvenir de la période d’inconscience.

Mercredi 29 avril, soit six jours après l’épisode, le sexagénaire a été transféré au service des soins intensifs cardiorespiratoires. Il y attend désormais l’autorisation de rentrer chez lui. Aux journalistes de Ouest-France et du Parisien, qui ont relayé l’histoire en premier, il a livré une formule pour résumer son passage : « J’ai eu beaucoup de chance. » Le quotidien rennais précise qu’il devra reprendre ses dialyses dès la sortie, son rein unique restant le même qu’avant l’arrêt cardiaque.

Quand faut-il cesser le massage ?

La question taraude la communauté de la réanimation depuis des années. Les recommandations européennes préconisent d’interrompre les manœuvres au bout de vingt à trente minutes sans signe favorable, sauf cas particuliers comme l’hypothermie, l’intoxication médicamenteuse ou la noyade. Quarante minutes, comme à Rennes, situent l’effort dans la fourchette haute. Plusieurs études américaines ont conclu qu’une compression cardiaque prolongée passé cette durée pouvait laisser le cerveau intact, dans des circonstances très spécifiques liées à la qualité du massage et au profil du patient.

L’autre enseignement tient au monitoring post-décès. Sans le moniteur cardiaque resté allumé sur Didier, le pouls retrouvé n’aurait probablement pas été détecté à temps, et l’histoire se serait close à la morgue. Plusieurs sociétés savantes recommandent depuis quelques années de maintenir l’observation pendant au moins dix minutes après l’arrêt officiel de la réanimation. Les pratiques varient encore d’un service à l’autre, et d’un pays à l’autre.

Pour les proches du patient, l’épisode laisse une cicatrice durable. Pour la médecine, il rappelle une vérité dérangeante : la frontière entre la mort et la vie n’est pas toujours là où le moniteur la trace. La déclaration de décès reste un acte humain, fondé sur des observations cliniques et un délai jugé suffisant. Selon plusieurs médias locaux, le CHU de Rennes pourrait ouvrir une enquête interne pour tirer les leçons du cas. La famille a fait savoir, de son côté, qu’elle ne déposait pas de plainte. Didier devrait quitter l’hôpital dans les prochains jours.