Une gomme à mâcher capable de neutraliser les virus et bactéries impliqués dans les cancers de la gorge. La promesse vient d’une équipe de l’université de Pennsylvanie, dont les essais en laboratoire montrent une chute spectaculaire de trois microbes cancérigènes après une simple mastication.
L’étude, publiée le 28 avril 2026 dans la revue Scientific Reports, n’a pas encore été testée sur des patients en chair et en os. Mais les résultats obtenus sur des échantillons humains parlent d’eux-mêmes : 93 % de papillomavirus humain (HPV) en moins dans la salive, 80 % en moins dans les bains de bouche. Et pour deux bactéries connues pour pousser le cancer dans le mauvais sens, une seule dose suffit à les ramener à un taux quasi nul.
Une légumineuse africaine au cœur du dispositif
Le secret tient dans deux ingrédients que la nature fournit déjà. Le premier vient du lablab, un haricot tropical consommé depuis des siècles en Afrique de l’Est et en Asie du Sud. Cette légumineuse contient une protéine appelée FRIL, identifiée par Henry Daniell et son équipe de Penn Dental Medicine.
FRIL fonctionne comme un attrape-mouches moléculaire. Elle s’accroche aux sucres présents à la surface du HPV et agglomère les particules virales en gros paquets. Bloqués, regroupés, ces virus n’arrivent plus à infecter les cellules de la bouche.
Le second ingrédient s’appelle la protégrine-1. Ce peptide antimicrobien a été repéré pour la première fois chez le porc, mais il a déjà passé des essais cliniques avancés sur des humains pour traiter les aphtes provoqués par la chimiothérapie. En l’intégrant à la gomme, les chercheurs ciblent désormais deux bactéries précises.
Trois ennemis dans la même mâchoire
Les scientifiques de Philadelphie ont visé trois micro-organismes que la recherche associe aux carcinomes épidermoïdes de la tête et du cou. Le HPV, d’abord, déjà connu pour provoquer le cancer du col de l’utérus mais désormais identifié comme cause grandissante de cancers de la gorge. Puis Porphyromonas gingivalis et Fusobacterium nucleatum, deux bactéries de la plaque dentaire qui inflamment les muqueuses et facilitent la progression tumorale.
Sur des échantillons de salive prélevés chez des patients atteints de ces cancers, l’équipe a comparé l’effet d’une gomme classique et celui de la gomme bioconçue. La différence saute aux yeux : la gomme enrichie casse les niveaux de HPV de plus de quatre cinquièmes, et nettoie quasi intégralement Pg et Fn dès la première mastication. Les bactéries dites bénéfiques de la flore buccale, elles, restent intactes. Une nuance qui compte, parce qu’un bain de bouche antiseptique standard, lui, fait du nettoyage à la machette : il rase tout sur son passage.
Une menace souvent sous-estimée
En France, les cancers ORL frappent entre 14 000 et 15 000 personnes chaque année, selon l’Institut national du cancer. Trois quarts des malades sont des hommes. Environ un cancer de l’oropharynx sur quatre est lié au papillomavirus, d’après l’Institut Curie, qui chiffre à plus de 7 000 le nombre annuel de cancers HPV dépendants tous sites confondus.
Le profil épidémiologique a changé. Pendant des décennies, le tabac et l’alcool tenaient le haut du classement. La vaccination contre les souches oncogènes du papillomavirus a été élargie en décembre 2025, avec un rattrapage désormais possible jusqu’à 26 ans, contre 19 ans auparavant. Mais la couverture reste faible chez les garçons et chez les jeunes adultes, là où la transmission orale du virus se joue.
D’où l’intérêt d’une stratégie d’appoint, peu coûteuse, qu’on glisserait dans un sac à dos comme un paquet de menthes.
Une gomme, pas un médicament
Henry Daniell prévient pourtant : on n’en est pas encore là. L’étude ex vivo a été menée sur des échantillons biologiques en laboratoire, pas dans des bouches actives. Les essais cliniques de phase un et deux restent à boucler avant qu’un dentiste puisse glisser une gomme dans une ordonnance.
Le chercheur insiste aussi sur un point : cette gomme n’est pas un substitut au vaccin HPV ni au dépistage. Elle viendrait s’ajouter à l’arsenal, en particulier chez les patients déjà opérés d’un premier cancer ORL et qui veulent réduire le risque de récidive. Le marché potentiel est large : selon Penn Today, le coût de production reste très inférieur à celui d’un médicament classique, parce que la protéine FRIL est exprimée par des plantes cultivables en masse.
Une vague de prévention par l’alimentation
Le travail de Penn Dental Medicine s’inscrit dans une tendance plus large autour de l’utilisation de la nourriture et des microbes pour prévenir les cancers. À l’université de Toronto, une équipe planche sur une pastille à base de bactéries probiotiques pour neutraliser certaines souches de Fusobacterium dans le côlon. Au Japon, des chercheurs de l’institut Riken ont testé en mars un yaourt enrichi destiné à réduire l’inflammation de l’œsophage.
Aux États-Unis, le département de la Santé suit ces pistes avec attention. Le coût des cancers de la tête et du cou y dépasse 4 milliards de dollars par an en soins et arrêts de travail, d’après le National Cancer Institute. Une prévention qui passerait par dix minutes de mastication intéresse forcément les assureurs.
Reste à voir si l’industrie suivra. Penn Dental espère lancer un essai clinique chez des patients à risque dès 2027. Si les résultats tiennent leurs promesses, une première autorisation de mise sur le marché pourrait tomber en 2029. À condition que la science résiste à la traversée du désert qui sépare encore une étude prometteuse d’un produit en pharmacie.