1,4 million d’auditeurs mensuels en quelques semaines. Le hic : The Velvet Sundown n’existe pas. Le groupe folk américain à la sauce Crosby, Stills, Nash & Young, ses pochettes vintage, sa biographie inventée, tout vient de l’IA Suno. Spotify, échaudé, dégaine ce vendredi un badge vert pour aider ses 600 millions d’utilisateurs à reconnaître les artistes faits de chair et d’os.

Un faux groupe folk a tout déclenché

L’été dernier, The Velvet Sundown débarque sur Spotify avec deux albums, Floating On Echoes et Dust And Silence. Pochettes psychédéliques, fausses photos d’archives, biographie qui parle d’un trio formé en Californie. En un mois, le compte affiche 1 million d’auditeurs mensuels. Au pic, 1,4 million. Les playlists algorithmiques poussent leurs morceaux à côté de Fleet Foxes ou de Bon Iver. Personne ne tique.

Le 2 juillet 2025, un porte-parole se présentant comme « membre adjoint » avoue à Rolling Stone que tout est généré par Suno, l’outil d’IA musicale concurrent d’Udio. Voix, instruments, paroles, jusqu’aux visages des prétendus musiciens. Le scandale enfle. Les vrais artistes hurlent à la concurrence déloyale, les abonnés découvrent qu’ils écoutent peut-être des dizaines de groupes inventés sans le savoir.

Un coche vert, et seulement pour les humains

Onze mois plus tard, la riposte arrive. Le 30 avril, Spotify a annoncé sur son blog officiel le déploiement de « Verified by Spotify », un badge vert qui s’affichera à côté du nom des artistes sur les profils et dans les résultats de recherche. La plateforme dit avoir vérifié 99 % des artistes que les utilisateurs cherchent activement. Le déploiement complet doit s’étaler sur les prochaines semaines.

La règle du jeu, posée noir sur blanc dans le communiqué de Spotify : il faut « une présence d’artiste identifiable sur la plateforme et en dehors, comme des dates de concert, du merchandising, des comptes sociaux liés au profil ». Et puis cette phrase qui ferme la porte : « Les profils qui représentent principalement de la musique générée par IA ou des artistes personas IA ne sont pas éligibles à la vérification. »

Traduction : un Velvet Sundown bis n’aura jamais le coche vert. Même s’il accumule des millions d’écoutes, même s’il sort dix albums, le badge restera fermé tant qu’aucun humain ne tient le micro.

75 millions de morceaux déjà passés à la trappe

Le badge n’est que le dernier étage d’une fusée commencée en septembre 2025. À l’époque, Spotify avait reconnu avoir supprimé 75 millions de pistes en douze mois, ce qui représentait à peu près la moitié de son catalogue total. La plateforme parlait alors de « spam audio » : des comptes qui mettaient en ligne des morceaux ultra-courts pour multiplier les royalties, des deepfakes vocaux d’artistes célèbres, des copies pirates camouflées sous d’autres noms.

Selon MusicRadar, qui a relayé les chiffres, ce ménage de septembre s’est doublé d’une politique anti-impersonation. Si un artiste considère qu’une voix générée copie la sienne sans accord, il peut désormais demander le retrait. Spotify a aussi promis un filtre algorithmique qui repère les morceaux suspects et arrête de les recommander, sans pour autant les supprimer immédiatement.

Pourquoi Spotify ne supprime pas la musique IA

Là où Deezer a choisi en 2024 d’apposer un tag « contenu généré par IA » sur les morceaux concernés et de les exclure des playlists éditoriales, Spotify reste plus prudent. Aucune règle n’oblige à supprimer la musique IA : elle reste accessible, parfois même mise en avant. Le pari est ailleurs. En labellisant les humains, la plateforme laisse les algorithmes et les abonnés trier eux-mêmes.

Cette stratégie ressemble à celle de YouTube ou TikTok, où les badges « créateur officiel » coexistent avec des vagues de vidéos automatisées. Billboard souligne que la décision laisse Spotify dans une zone grise : la firme suédoise ne dit ni qu’elle bannira l’IA, ni qu’elle l’étiquette comme telle. Elle se contente de protéger les profils humains.

Les artistes humains réclament plus

Le badge ne suffira pas, estiment plusieurs syndicats d’artistes cités par TechCrunch. La Recording Academy américaine et la SACEM, en France, militent depuis dix-huit mois pour une obligation légale d’étiquetage à la source : tout morceau contenant plus de 50 % de musique générée devrait porter une mention obligatoire, à la manière des étiquettes nutritionnelles. La proposition figure dans le rapport annuel 2025 de l’Office européen de la propriété intellectuelle, qui chiffre à 30 % la part de revenus que les artistes humains pourraient perdre d’ici 2028 si rien ne change.

Spotify, de son côté, refuse pour l’instant ce niveau de transparence. La firme a cependant ajouté une seconde nouveauté à son annonce du 30 avril : un encart « activité de carrière » sur chaque profil, qui liste les concerts à venir, les sorties récentes et les jalons d’une carrière. Histoire de donner aux abonnés un signal supplémentaire, même quand le badge n’est pas encore activé.

Pour l’utilisateur français, qu’est-ce qui change ?

Concrètement, presque rien tout de suite. Le déploiement français commencera dans les jours qui viennent et se fera par vagues. Le coche vert apparaîtra sur les profils d’Aya Nakamura, Stromae, Indochine ou Damso aussi vite que ceux de Taylor Swift ou Drake. Pour un artiste émergent qui n’a pas encore de tournée ni de comptes sociaux liés, l’attente sera plus longue.

Une question reste ouverte : que se passera-t-il pour les groupes hybrides, ceux qui utilisent l’IA en complément du travail humain ? Les compositeurs qui font générer une nappe synthétique avant de la retravailler à la main, les producteurs qui s’appuient sur Udio ou Suno pour des démos. Spotify n’a pas tranché. Le communiqué parle des profils « principalement représentatifs » d’IA, ce qui laisse une marge d’appréciation considérable aux modérateurs.

L’autre point en suspens : la rétroactivité. Si demain, un groupe vérifié reconnaît avoir utilisé l’IA, perdra-t-il son badge ? La firme suédoise n’a pas encore détaillé sa procédure de retrait. Le ministère français de la Culture a salué le geste vendredi par communiqué, tout en réclamant « un cadre européen contraignant » dans les six mois.