Onze dents arrachées en deux heures. C’est ce qu’a subi l’une des 45 victimes qui font face, ce mercredi 6 mai à Mende, à leur ancien chirurgien-dentiste, José Pereira Mendes, 61 ans. Le tribunal correctionnel doit statuer sur trois ans d’actes inutiles, de mutilations et de fausses factures, dans un cabinet de Badaroux où la sécurité sociale a fini par compter 1 234 anomalies.

Une patiente sortie avec des vis dans la bouche

Plusieurs patients témoignent à la barre depuis l’ouverture du procès. L’un d’eux décrit deux heures sur le fauteuil, onze extractions à la suite, autant d’implants posés dans la foulée. Un autre raconte des semaines passées à mâcher avec des vis qui dépassent de la gencive, faute d’avoir vu le praticien terminer ses poses. Certains évoquent des infections récurrentes, des douleurs qui ont fini par les empêcher de manger normalement.

Une formule revient dans les couloirs du tribunal, rapportée par France Info. Une victime a lâché qu’à ses yeux, ce qu’elle avait vécu « ressemblait plus à de la boucherie qu’à de la médecine ». L’avocate Catherine Szwarc, qui défend 25 parties civiles, parle d’un homme qui « a violé les corps et la confiance des patients ». Le procès est programmé sur deux jours, mercredi et jeudi.

Trois ans de cabinet, des centaines d’actes fantômes

Les faits se déroulent entre 2018 et 2021. José Pereira Mendes exerce alors à Badaroux, petite commune lozérienne de moins de mille habitants, à six kilomètres de Mende. Trois préventions sont retenues à son encontre : violences ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente, escroquerie au préjudice d’un organisme de protection sociale, blanchiment.

Le chiffrage donne le tournis. Selon les éléments de l’enquête repris par France 3 Régions, la sécurité sociale a recensé 1 234 anomalies après avoir épluché 131 dossiers de patients. Plus de 500 actes facturés n’auraient jamais été pratiqués. Le préjudice pour l’Assurance maladie dépasse 300 000 euros, selon la presse régionale qui a suivi l’instruction. La caisse primaire est elle aussi partie civile.

Radié de l’ordre, jugé en correctionnelle

L’ordre des chirurgiens-dentistes a déjà rayé José Pereira Mendes de son tableau. La sanction professionnelle est tombée bien avant le procès pénal. À Mende, c’est désormais la justice correctionnelle qui prend le relais, avec des peines lourdes à la clé : jusqu’à dix ans de prison sont encourus si la qualification de violences avec mutilations est retenue, plus les réparations dues aux victimes.

Sur 45 victimes identifiées, 25 ont déposé plainte et constitué partie civile, selon le décompte de l’avocate Szwarc. Les autres ont préféré se tenir à distance d’une procédure éprouvante, parfois parce qu’elles ont déjà engagé des frais pour réparer ce qui pouvait l’être. Reposer un implant correctement, refaire un bridge, soigner une mâchoire abîmée : la facture peut grimper à plusieurs milliers d’euros par dossier, rarement remboursée intégralement.

Pourquoi l’alarme a tardé

L’affaire pose une question dérangeante : comment un cabinet rural a-t-il pu enchaîner autant d’actes injustifiés sans que personne ne tire la sonnette d’alarme plus tôt ? La réponse tient en partie à la démographie médicale. La Lozère est l’un des départements français les plus pauvres en praticiens. D’après les données publiques de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), le département compte environ 30 chirurgiens-dentistes pour 100 000 habitants, contre 65 en moyenne nationale. Quand un patient trouve enfin un cabinet qui le prend, il y revient. Et il fait confiance.

L’autre verrou tient à la mécanique de contrôle de la sécurité sociale. Les anomalies de facturation sont souvent détectées par recoupements statistiques, sur des durées longues. Le profil d’un praticien qui multiplie soudainement les implants peut alerter un service de contrôle médical, mais l’enquête prend ensuite des mois, parfois des années, avant d’aboutir à un signalement judiciaire. Le dossier Pereira Mendes illustre ce délai : les faits remontent à 2018, le procès se tient huit ans plus tard.

Une affaire qui en rappelle d’autres

Le procès de Mende n’est pas un cas isolé. La France a déjà connu plusieurs affaires comparables. La plus retentissante reste celle de Lionel Guedj, condamné en 2021 à huit ans de prison pour avoir mutilé des centaines de patients dans son cabinet marseillais. Le préjudice avait alors été chiffré à plus de deux millions d’euros pour la sécurité sociale, et l’État avait dû créer dans la foulée un fonds spécifique pour aider les victimes à reconstruire leur dentition.

Le parallèle a ses limites. Guedj exerçait dans une grande ville, avec un volume de patients sans commune mesure. Pereira Mendes officiait dans un village. Mais les ressorts sont les mêmes : un cabinet qui tourne à plein, une rémunération à l’acte, et la difficulté pour le patient de juger sur le moment si l’extraction qu’on lui propose est nécessaire. Dans le doute, on dit oui à celui qui porte la blouse.

Ce que les victimes attendent du jugement

Au-delà de la peine pour l’accusé, les parties civiles espèrent surtout un jugement clair sur la qualification de violences. La nuance n’est pas que sémantique. Reconnaître la mutilation, c’est ouvrir la voie à des indemnisations beaucoup plus larges que pour une simple escroquerie. C’est aussi, pour ceux qui ont enchaîné les opérations de reconstruction, mettre un mot sur ce qui leur est arrivé.

Le tribunal de Mende doit rendre sa décision à l’issue des débats, jeudi 7 mai. La défense de José Pereira Mendes n’a pas souhaité communiquer publiquement avant l’audience, selon la presse régionale. Côté Assurance maladie, le dossier servira de précédent dans la mise à jour annoncée des outils de détection des fraudes professionnelles, prévue dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale 2027.